La Marche de l'eau

Du Gange au Baïkal

Nicolas Marchand & Laure Mabileau - A pied à la rencontre des Hommes

Chroniques de voyage ... Inde
Septembre - Octobre 2009

Premiers pas en Inde.

“Dégagez les singes ! Eh merde, plus de bananes.” Même la rescousse des indiens agitant nos bâtons n’aura pas suffi à contenir leur attaque. Une attaque stratégique : un premier arrive pour donner un coup de griffe dans le sac plastique, immédiatement suivi d’un second qui vole nos six bananes fraîchement achetées. Nous avançons sous un soleil de plomb sur la route qui mène à Gajraula. De nombreux arbres de chaque côté mais aucun ne  portant son ombre assez loin pour nous en protéger. Derrière eux s’étalent de grands champs de canne à sucre à perte de vue. Nous nous arrêtons au bord d’un chemin, près d’un arbre, profitant de la légère brise qui vient rafraîchir nos visages. Quelques gorgées d’eau, et déjà les premiers curieux. Cinq minutes plus tard, le bruit s’est répandu que deux blancs sont assis sur le bord de la route, rameutant une cinquantaine d’écoliers tout juste sortis de classe. Tous les regards sont portés sur nous. Ça se bouscule, si bien que le peu d’espace qu’il nous restait diminue rapidement. Nos bâtons, posés par terre, font office de dernier rempart. Une pause qui donne le ton : en Inde, on n’est jamais vraiment seuls. 17h30. Le soleil tombe. Nous n’atteindrons pas Dhanaura ce soir. Il faut vite trouver une maison pour la nuit. Elles se font bien rares par ici. Là, à gauche, ça devrait faire l’affaire. On avance vers deux hommes réparant une charrette devant la maison. La barrière de la langue et le fait de demander l’hospitalité pour la première fois mettent mal à l’aise. Après quelques minutes partagées entre Hindi, Anglais, et langage des mains, c’est bon. Nous dormirons là, dehors, devant la maison. Dormir dehors ne pose aucun problème ici, le thermomètre tombe difficilement sous les 30 °c la nuit. Mais dormir sur ce bord de route ne nous plaît qu’à moitié. Une heure plus tard, alors que nous sommes installés, le chef vient demander à Nicolas de lui faire un cadeau. On hésite à partir, mais pour aller où? Il fait nuit noire, et il n’y a aucune maison aux alentours. Les femmes et les enfants arrivent alors sur une charrette tractée par un cheval. Un cheval au format indien : petit. La tension redescend un peu devant leur curiosité infantile. Nous sommes conviés à manger dans l’arrière-cour avec les hommes sur un grand tapis. Les femmes sont assises un peu plus loin sur une grande bâche. Elles commencent à chanter sur un fond de jumbé, nous faisant penser à des rythmes africains. Laure est rapidement conviée à danser après avoir attaché un bracelet à clochettes autour de sa cheville. D’abord hésitante - il y a tout de même pas loin de 50 personnes -, elle finit par suivre les gestes d’une des femmes qui s’est levée pour danser avec elle. Quelques minutes plus tard, des signes de mains appellent Nicolas. En se levant, il entraîne le chef, permettant de détendre l’atmosphère. Notre danse nous fera gagner 50 roupies et de grands éclats de rires en terminant sur quelques pas du célèbre Madison. La journée suivante sera dure. Nos pauses sont fréquentes et la chaleur insoutenable. Le manque de sommeil de la veille n’arrange en rien les choses. Le midi, nous mangeons devant 40 paires d’yeux très intriguées à la sortie de notre réchaud. Nous devenons des bêtes de foire (qu’on n’hésite pas à prendre en photo). Notre soulagement arrive lorsque vers 16h un homme et sa femme s’arrêtent en moto et nous invitent à passer la nuit dans leur village. Il est tôt pour finir la journée, mais vu l’expérience de la veille et notre épuisement, nous acceptons volontiers. Ce soir-là, nous rencontrons sa nièce, venue pour l’occasion. C’est promis, demain matin nous passerons par son village prendre un thé. Les jours suivants, la marche est monotone mais les rencontres très variées. Nous traversons des paysages agricoles sur de moyennes et petites routes tout de même très fréquentées. La température dépasse bien souvent les 35 °c à l’ombre. Nous buvons beaucoup. Mais nos hôtes d’un soir viennent contrebalancer cette monotonie journalière : le père José Joseph et le révérend Nair, deux globetrotteurs vivant dans leur palais royal coupé de tout, près de leur église du monde; Sony, jeune fille occidentalisée chez qui la police débarquera pour “notre sécurité”; et un homme imbu de lui-même, porté sur l’argent et l’alcool, dont le rêve Mauricien qu’il a vécu se résume à plage et bière. Nous avançons plus ou moins facilement dans ces contrées indiennes. Il faut commencer tôt parce que la température monte rapidement, mais pas trop tôt, parce que marcher de nuit en Inde n’est pas très sûr. Et ce n’est pas facile de partir tôt. Il faut prendre le petit déjeuner avec la famille, ou attendre la bénédiction du révérend, suivis d’adieux parfois déchirants. Marcher c’est beau, on sent que la rencontre n’est pas la même. De tous côtés, on s’arrête pour savoir d’où l’on vient, où l’on va, et si on a besoin d’un transport. Certains nous reconnaissent même dans les journaux indiens. Déjà 3 articles! Mais marcher c’est dur. Mal aux pieds, mal aux hanches, et des journées épuisantes. Quand le soleil se couche, nous ne souhaitons qu’une chose, dormir. Mais c’est sans compter la qualité d’accueil de nos hôtes avec qui l’on passe des soirées inoubliables.