La Marche de l'eau

Du Gange au Baïkal

Nicolas Marchand & Laure Mabileau - A pied à la rencontre des Hommes

Chroniques de voyage ... Inde
Septembre - Octobre 2009

La route des himals (19 octobre)

“Eh oh ! Tu fais quoi toi ! Allez, dégagez les chèvres ! Et rends-moi mon bâton toi ! » Est-ce que la première chronique de chaque pays devra toujours débuter de la même façon? L’idée de perdre un de ses bâtons - aide incontestable à notre marche - donne plus d’ailes à Nicolas que celle de perdre un demi-régime de bananes à 20 Rps. S’ensuit une course poursuite de plusieurs minutes dont il ressortira vainqueur, brandissant son bâton à la lanière couverte de bave et légèrement déchiquetée. Nous sommes au bord de la rivière Seti, grande rivière magnifique bordée de galets blanchâtres et laissant parfois entrevoir quelques plages de sable gris. Nous la suivons depuis la veille après avoir parcouru 140 km de routes de montagnes aux versants abrupts, où l’on observe les ravages de l’eau : nos kilomètres sont rythmés  par les glissements de terrain venant encombrer la route, plaies béantes de la montagne. Ils laissent entrevoir des faciès tantôt granitiques, tantôt schisteux. Et là, au détour d’un virage, Laure s’arrête net, coupant sa phrase en son milieu. Elle est là. Elle fait peur dans la blancheur et l’à-pic de ces hauts sommets. L’Himalaya. On ne s’y attendait pas. Pas comme ça, pas maintenant, pas sans prévenir. Pourtant elle est là, sous nos yeux d’enfants ébahis, la plus haute chaine de montagne du monde.   Sur cette route très passagère nous emmenant d’Atarya à Silgadi, nous ne faisons que peu de rencontres. De nombreux hôtels et restaurants familiaux bordent la route, vers lesquels nous sommes immédiatement redirigés pour manger ou dormir. C’est comme ça que font les Népalais de passage alors pourquoi changer les habitudes pour deux occidentaux? Un regain d’espoir arrive au 451 ème kilomètre de marche lorsque Ram, un instituteur du coin, viendra nous aborder alors que nous faisions une pause à la sortie d’un village au cœur des terrasses alluviales de la rivière Seti. Bien plus peuplée, cette zone est couverte de terrasses entrecoupées par quelques groupements de maisons ou villages, où poussent de drôles de petits arbres: un poteau planté dans le sol et surmonté d’un ballot de foin prenant la forme d’un feuillage. Quelle peut en être la raison ? Éviter qu’il soit dévoré par les nombreuses vaches qui servent à tracter les charrues? Éviter d’être mouillé par la rosée du matin ? Première richesse de la vallée, l’agriculture est partout, même quand on la penserait impossible. Nous croisons ainsi quelques ponts suspendus permettant d’accéder à l’autre rive de la rivière et d’exploiter la fertilité du versant la surmontant. Après 4 kilomètres, nous arrivons enfin chez Ram. Il aimerait  que l’on reste plusieurs jours dans sa belle demeure au teint rougeâtre bordant la rivière Seti, et est prêt à se plier en 4 pour que notre voyage se passe bien. Même envoyer un de ses fils pour qu’il nous serve de guide. On refusera, tout comme la proposition d’un homme ce midi, voulant porter le sac de Laure sur 3km pour 500 Rps. Il en était reparti fâché. Avec Ram, les sujets de conversation s’enchainent: le Tibet, la crise économique qui ne touche pas le Népal ou encore le traitement de l’eau et la poudre qu’ils reçoivent pour la purifier. Avant de nous coucher, nous dégustons une délicieuse plâtrée de petits légumes épicés accompagnés de succulents chapatis épais, le pain local. Depuis que nous sommes arrivés dans ce Népal montagneux, nous nous étonnons du rythme que nous tenons : 28 à 34 km par jour avec un départ dès 6h du matin, accompagnant le lever du soleil. Est-ce la fin des routes monotones et rectilignes des plaines de l’Inde et du Terai, où les kilomètres peinaient à défiler sous nos pas ; la satisfaction de se retrouver sur ces versants montagneux sur la route qui nous servait quelques heures plus tôt de point de mire  ou tout simplement nous qui nous faisons à ce quotidien de la marche. On est bien sur cette route. Depuis hier soir, nous sommes dans la petite ville de Silgadi, construite à flanc de montagne, où nous prenons une journée de repos. Cette jolie petite cité, faite de maisons blanches et de ruelles étroites au dénivelé impressionnant,  vit actuellement au rythme du diwali, la fête des lumières : fête religieuse hindoue d’une durée de 5 jours pendant lesquels la musique et les pétards fusent. Les hommes et les femmes dansent chacun de leur côté. Les uns dans des musiques occidentales et l’alcool, et les autres chantant des musiques traditionnelles, entraînant Laure avec elles. Demain le réveil sonnera de nouveau à 5h15 pour une nouvelle journée de marche.