La Marche de l'eau

Du Gange au Baïkal

Nicolas Marchand & Laure Mabileau - A pied à la rencontre des Hommes

Chroniques de voyage ... Inde
Septembre - Octobre 2009

Le bonjour tibétain.

« What’s in your bags? » « Just stuff for travelling, you know, sleeping bags stuff like that.” “Open your bags!” “Et merde. Nico l’a pensé très fort en devant expliquer au douanier de l’aéroport de Kathmandu le contenu des sacs de Charles et Gabriel , deux compagnons de route fraîchement rencontrés, encore occupés à trouver un aimable chinois voulant bien prendre leurs vélos sur ses bagages afin de leur éviter les 300 dollars de surtaxe. Après avoir tout déballé, des duvets aux affaires de toilette, il s’en tire avec une ficelle confisquée - pour ne pas étrangler le pilote- , et leur colle à rustine - risque de coller les yeux du pilote- ainsi que leur pompe à vélo sauvés de justesse. Première escale, Kunming, et avant goût d’une ville occidentalisée. Aéroport tout automatisé mais d’une taille démesurée. Rapide coup d’œil dehors, nous souhaitons bonne route à un autre français s’envolant pour Chengdu, et allons attendre notre avion. Arrivée, Chengdu. Et deuxième avant goût chinois. A peine sortis de l’aéroport, nous sautons dans le bus amenant en ville. Une guide récite son discours, distribuant des plans de la ville, blasée. Coup d’œil sur le plan, et … des idéogrammes partout. Ca va être sympa la Chine. Quel choc d’arriver directement à Chengdu. Des buldings partout, des grues à leur sommet ou à terre , dont on peine parfois à voir le bout tant le brouillard est dense et continuel. Cette région ne connait presque pas le soleil , et il faut l’avoir survolée pour en prendre pleinement conscience. Une mer de nuages stoppée à l’ouest par les premières formations géologiques amenant aux hauts plateaux tibétains, mais s’étendant à perte de vue à l’est. Du bleu en haut, du blanc moutonnée en bas. Rien d’autre. On se sent étonnamment bien dans cette mégalopole de 5 millions d’habitants. Tout a été pensé en grand. Les avenues à 6 voies dont deux pour les vélos, des trottoirs immenses où l’on n’est pas bousculé à chaque pas, et des petits coins de verdure. Quel décalage par rapport aux trois mois que nous venons de  vivre. Nous sortons du brouillard le lendemain. Arrivée à Kangding à 2600 m d’altitude après 7 H de bus et un premier aperçu du style traditionnel des maisons chinoises que l’on croisera par la suite. Une ville pour deux cultures : l’une chinoise, l’autre tibétaine. Les uns et les autres se croisent et s’entrecroisent dans les rues, portable à l’oreille. On trouve des bâtiments neufs un peu partout, l’effort de construction chinois est présent dans l’ensemble de cette région touchée il y a un an par un séisme au combien destructeur. Une courte nuit de sommeil et à nouveau 10 H de bus plus tard, nous voilà à Litang, perchés à 4000 m sur les hauts plateaux tibétains. Finalement on y est. Le Tibet ici n’est pas politique mais géographique. Les mêmes formations géologiques, les mêmes  paysages, mais pas la même frontière. Sous nos yeux, des steppes aux herbes teintées de nuance verte à jaune clair, changeant selon l’éclairement du soleil. Une plaine bordée de colline jouant avec les rares nuages les survolant, et au loin, des hauts sommets. Peut-être le Tibet politique, cette fois-ci. Nous passons deux jours dans cet environnement idyllique à côtoyer chinois et tibétains, et à se faire servir un verre de liptonic par le moine nous faisant gaiement faire le tour des lieux de vie d’anciens Daila lama et panchen lama du monastère  situé au nord de la ville. Au Troisième jour, nous partons. Moins trois degré, et une vue imprenable. Nous prenons peu à peu de la hauteur pour redécouvrir cet environnement majestueux qu’on voudrait ne pas quitter. Mais le souffle est court et l’oxygène manque rapidement. Nous nous arrêtons tous les 200 mètres, et prenons notre petit déjeuner après une heure et demi de marche et seulement 4 kilomètres. 4500 mètres et le col est passé, les drapeaux à prière tibétains flottant dans les airs. Nous croisons régulièrement des tibétains à moto, nous lançant des tachi dele * à tour de bras auquel nous sommes heureux de répondre, nous qui ne rêvions plus de prononcer ces mots lors de ce voyage. Nous surveillons le podomètre, car c’est aujourd’hui que nous franchissons nos 1000 premiers kilomètres de marche. Ça y est 1000 kilomètres, quoi de mieux que de fêter ça en compagnie de 2 tibétains s’étant arrêtés pour nous saluer, le long de cette petite rivière méandriforme englacée par endroit, parcourant ces steppes des hauteurs. La fin de journée arrive vite, et après avoir repoussé de nombreux molosses canidé à coups de pierres et bâtons, et essuyé le premier contrôle de police d’une longue série, il faut trouver un hebergement pour la nuit. 5 minutes après avoir demandé, une tibétaine nous emmène chez elle. Nous traversons la cour piétinée par les sabots de yacks et entrons dans la maison de plein pied. Petit couloir central, réserve sur la gauche , pièce principale sur la droite. On nous installe auprès du poêle alimenté régulièrement de bouse de yacks séchée, et nous sert un thé. Les enfants jouent à se cacher pour nous observer, et sont ébahis de se voir dans le petit écran de la caméra. L’homme que nous prenons pour le père de famille nous propose immédiatement de la viande de yack séchée et la femme, Droyen, se met à pétrir de la farine et nous cuisine un succulent pain cuit dans l’huile qui nous tiendra jusqu’au repas en compagnie cette fois-ci de Luta, le père de famille ayant ramené les yack dans la cour. Nous passons une soirée simple, agréable et reposante en compagnie de cette charmante famille tibétaine, sous l’oeil bien veillant du Dalai Lama dont la photo trone sur un immense autel. Le lendemain matin, on nous interdit de repartir sans manger quelque chose, et Nico a le droit à un thé au beurre de yack. Nous repartons, et comme hier, Nico est pris de sérieux mal de crâne, surement le mal des montagnes dû au manque de temps pour s’acclimater. A midi, après une matinée de marche et quelques troupeaux de yack traversés, nous mangeons et décidons de redescendre en altitude. Les nuages de la tempête de neige d’une semaine annoncée pour dans deux jours se font de plus en plus menaçant. Quelques heures plus tard, montés dans un 4×4 que des policiers nous aident à arrêter, deux tibétains nous redescendent sur Kangding. Après le bonheur indescriptible que nous avons connu à l’aller en découvrant des paysages que l’on ne pensait pas voir sous un soleil éclatant, c’est avec une aussi grande tristesse et la larme  à l’œil que nous les regardons s’éloigner par la fenêtre arrière, les derniers rayons de soleil disparaissant sous un plafond nuageux qui se referme d’un coup, laissant entrevoir les premières précipitations. On y reviendra dans ce pays des hauteurs, un jour, c’est trop dur de le quitter comme ça. * Tachi Dele : le bonjour tibetain.