La Marche de l'eau

Du Gange au Baïkal

Nicolas Marchand & Laure Mabileau - A pied à la rencontre des Hommes

Chroniques de voyage ... Inde
Septembre - Octobre 2009

The intrepids

Arrivés en haut de la côte, nous apercevons au loin les premiers buildings de Chengdu. Ils trônent dans la plaine marquant une coupure nette avec les champs entourant la ville. Nous sommes partis de Kangding un mois plus tôt, le pas peu assuré sur les routes enneigées, et avons rapidement rejoint le cours de la rivière Dadu qui nous a accompagnés sur près de la moitié de ce voyage vers Chengdu. Les petites grand-mères, toutes plus belles les unes que les autres avec ou sans coiffe traditionnelle nous laissent rêveurs quand un grand sourire vient illuminer leur visage à notre passage.
C’est fou ce qu’on peut s’attacher à une rivière, et presque être heureux par moments et tristes à d’autres de voir les conditions dans lesquelles elle s’écoule.

Ce mois a été la série des premières chinoises.

Premiers accueils dans des familles chinoises. Après avoir passé la journée à marcher le long de la rivière Dadu dont le niveau d’eau monte suite à la construction d’un barrage que nous croiserons le lendemain - véritable mur bloquant au 2/3 cette vallée encaissée - nous apercevons enfin un endroit pour planter la tente. D’anciennes terrasses en contrebas. Jusqu’à présent, cela a été falaise au-dessus, falaise en-dessous, et au milieu la route, bordée de ruines de villages abandonnés. Les seules âmes que nous croisons sont celles d’ouvriers travaillant à la construction de tunnels et longeant dans des préfabriqués fort bien gardés. L’ancienne route est en grande partie submergée. Impression étrange que de voir une vallée vidée de sa vie, les eaux basses et claires laissant encore apparaitre les ruines des maisons abandonnées à un mètre sous la surface. Nous descendons trouver un emplacement pour la tente après avoir demandé sans succès aux personnes vivant dans les cabanes surplombant les terrasses de nous héberger pour la nuit. Voyant que l’on descend vers la rivière, les occupants d’autres cabanes que l’on croyait vides viennent à notre rencontre. Il n’y a rien pour dormir ici, on doit continuer. Ce n’est pas facile d’expliquer qu’on a une tente lorsqu’elle n’est pas dépliée. Se rendant compte qu’on ne quittera pas les lieux, ils préfèrent nous ouvrir leurs portes. Nous passons ainsi la soirée au coin du feu, nous réchauffant du vent glacial qui souffle dehors, l’homme tout fier de nous montrer une page de journal affichant les résultats des derniers Jeux Olympiques et l’écrasante victoire chinoise.

La fin de la soirée se passe autour d’un autre feu, chez les voisins, à déguster bières, pépites, noix, et raconter notre aventure avec les quelques mots que l’on connait. Cette soirée contraste quelque peu avec celle passée il y a quelques jours dans une autre famille chinoise nous ayant accueillis suite au refus de tous les petits hôtels de ce gros village. Mais ils avaient flairé l’occidental ces pharmaciens-là, et tenté de nous extorquer le quadruple de ce qu’on aurait eu à payer pour une petite chambre. Nous avons créé pour l’occasion le FLCC (Front de Libération des Cochons Chinois), tout bon chinois sur cette route en possédant un ou deux.

Premières fêtes loin de chez nous, et premier tour en hôpital chinois pour Nicolas.

Au soir du 24 décembre, nous arrivons à Hanuyan après une journée de marche et 30 km en stop (notre cadeau de Noël pour pouvoir souhaiter un joyeux Noël à nos familles le lendemain matin). La ville est un chantier géant sur une colline terrassée par des bulldozers en travail continuel. Hanuyan “la vieille” a été submergée en 6 mois par la montée des eaux suite à la construction d’un barrage 60 km en aval. Ici, personne ne fête Noël, et nous troquons dinde et foie gras contre un bol de riz, un plat de viande au céleri, et du thé vert. On fait même la folie de commander un deuxième plat de viande, enfin presque; du gras au céleri (et le céleri, on n’aime pas ça!). Décidément, ces fêtes ne sont pas faites pour nous. Le lendemain, Nicolas est pris d’une sévère turista -sûrement le céleri !- et de brûlures d’estomac qui le couchent par terre. On vient le chercher en ambulance pour l’amener à l’hôpital situé à 500 m de là, et il en ressort avec 27 pilules et 3 sachets de poudre à prendre tous les jours pendant une semaine. On ne prend pas de risques avec les blancs! Au 26 décembre, il se sent mieux et nous repartons. S’il n’y avait pas eu d’amélioration dans les trois jours, le médecin nous avait annonce qu’il serait transfusé : on s’en va rapidement!
Le premier de l’an n’est pas mieux pour autant. Petite chambre glauque et glaciale. Nicolas veille le plus longtemps et s’endort à 22h. Qu’elles sont moroses ces fêtes de fin d’année. C’est dans ces moments-là qu’on se sent loin de chez soi où tout le monde fait la fête bien au chaud, que ce soit en famille ou entre amis.

Premières “confrontations” avec la police.

L’une d’entre elles ne nous a pas amenés jusque dans la chambre d’hôtel mais presque. Nous avons marché toute une journée dans le grand canyon de la rivière Dadu (rien que ça), et là encore, pas âme qui vive ou si peu. Falaises calcaires à droite et à gauche, rivière au centre, et nous sur la route dans le vent glacial qui souffle alors.

En fin d’après-midi, alors que nous sortons de cette zone, une VW Santana 2000 noire venant de face s’arrête à notre niveau. Il en sort deux hommes en civil, dont un nous lance “Arrêtez-vous, c’est la police! Vous n’avez rien à faire ici, ce district est interdit aux étrangers!” Méfiant, Nicolas lui demande “Mais il y a quoi d’interdit ici? Pourquoi on n’a pas le droit d’être là?” Visiblement, il ne s’attendait pas à une réponse, et interloqué, répond en bredouillant qu’il ne sait pas mais qu’on doit les suivre. Mais qu’est-ce qui nous assure que ce sont bien des policiers? Quelques secondes plus tard, une “vraie” voiture de police arrive en renfort. Bon d’accord, on va peut-être les écouter. Ils nous conduisent dans la ville suivante où nous sommes autorisés, à 40 km de là, en faisant un arrêt devant un panneau qu’on aurait dû voir à l’entrée de la zone interdite en début de journée. Un routier avait bien tenté de nous avertir, mais on s’était dit qu’on verrait bien. On a vu.

Premiers contacts avec le tourisme chinois.

Au lendemain du premier de l’an nous arrivons à Emei Shan, une des cinq montagnes sacrées de Chine. Difficile de trouver une chambre à un prix abordable dans ce village touristique. Un jeune patron d’hôtel finit par nous louer une petite chambre appartenant à sa sœur dans un vieux bâtiment faisant face à la rue principale. Cher pour ce que c’est, mais le moins cher que l’on puisse trouver par ici; et le couple fort sympathique de petits vieux montant la garde dans la rue au coin de leur petit poêle à charbon semble finalement ravi qu’on dorme dans la chambre voisine de la leur.
La montagne s’élevant à plus de 3000 mètres d’altitude et dont le brouillard cache le sommet depuis la base est parsemée de temples et monastères bouddhistes comprenant leur lot de moines vêtus de jaune, de fidèles et touristes chinois venus effectuer une rapide prière, ainsi que de touristes occidentaux venus admirer ces cultes et architectures d’une Chine désormais lointaine. Nous assistons au lever du soleil sur la mer de nuages que surplombent les 500 derniers mètres de la montagne. Instant magique mêlé aux cris et chants des touristes chinois acclamant l’astre céleste comme s’il s’élevait pour la première fois. Mais tous se bousculent plus forts les uns que les autres pour prendre leurs photos. Comme diraient les aïeux de Nicolas : “Il y a des coups de pieds au cul qui se perdent!”. 1h30 d’ascension de marches enneigées et englacées plus tard, nous parvenons au sommet surmonté de l’imposant Bouddha d’or à 10 têtes, à travers une allée bordée d’éléphants couleur ivoire. Nicolas pose l’étendard rouge qu’on lui a confié un peu plus tôt et que regardent jalousement de nombreux chinois.

Cette mer de nuages dans laquelle se jette la falaise du sacrifice semble s’étendre à l’ infini vers l’Est. Il fait beau ici, et on n’a pas envie de quitter les lieux pour redescendre dans ce brouillard incessant. Les enfants montent sur les petites statues d’éléphants, et les plus grands se font des batailles de neige ou se prennent en photo devant temples dorés et les monuments, sourire aux lèvres et doigts en V. Là encore, on nous aborde de toutes parts pour se faire prendre en photo en notre compagnie, et une petite fille vient nous réciter un long monologue avant de s’en retourner vers ses parents sans se soucier du fait que nous n’avons rien compris de ses paroles.

Deux jours plus tard, nous sommes à Leshan au pied du Grand Bouddha, après qu’un homme nous a gentiment fait monter dans sa voiture pour nous y déposer, moins de 2 km plus loin, c’est sur sa route. Nous le remercions, mais il nous réclame 20 Yuan, soit 10 fois ce que ça allait nous coûter avec le bus. Il ne lâche pas le morceau d’autant plus que tout le monde prend son parti. Il va même jusqu’à tenter d’amadouer la guichetière pour récupérer l’argent de billets qu’elle nous ferait payer plus cher. Non mais, ne faut quand même pas exagérer! On rentre dans le parc et il repart en nous insultant. Pour une fois que ce n’est pas nous qui nous faisons avoir. Tous les touristes blancs ne sont pas des vaches à lait.

Nous y sommes donc aux portes de Chengdu, après déjà 30 km de marche. Cette ville que l’on apprécie nous fait avancer depuis les derniers jours. L’envie a pourtant été forte de rester en compagnie de cette famille qui nous ouvrait ses portes il y a deux jours, après seulement 5 km de marche. On ne pensait pas être si sales, mais ils nous ont immédiatement proposés de faire notre lessive. Un regard rempli de compréhension s’échappe de leur visage lorsque nous leur expliquons que nous attendons encore 2 jours, le temps d’arriver à Chengdu. Nous en sommes repartis alourdis de 2 kg de clémentines, d’une bouteille de 2 L de jus d’orange, et de 2 pots de nouilles instantanées sur la brassée qu’on nous apportait.

Elle est dure cette fin de journée, et en rien comparable à la veille où Nicolas trinquait gaiement, avec quelques regrets par la suite, à la mixture d’alcool de riz que lui servaient les personnes qui nous avaient invités à partager leur repas. Nous devons faire des détours dans la ville et trouver notre chemin entre ces buildings flambant neufs pour lesquels les architectes ont parfois l’air de bien s’amuser.

Nous craquons tous les deux, et l’envie de planter la tente sous les échangeurs est forte. Mais il nous fait tenir cet hôtel. Des lits à un prix dérisoire, une douche chaude, du chauffage et l’idée de se poser pour quelques jours. Nous n’en sommes plus très loin mais nous n’y sommes pas encore, et il est déjà 23 h passées. Laure est en sanglots; la fatigue, les nerfs, et presque 20 km que nous évoluons dans cet espace urbain le long d’avenues droites interminables. Nicolas croit avoir reconnu le building faisant l’angle de la rue. Il faut que ce soit là. Nous arrivons finalement après une journée de 14h30 et 50 km de marche. Avec 20 et 30 kg sur le dos, on ne recommencera certainement pas.
Voyant l’état des pieds de Nicolas et apprenant ce que l’on fait, Eddie - un chinois travaillant à l’hôtel et partageant notre dortoir -, fait notre éloge auprès d’autres touristes, jusqu’à nous surnommer “The Intrepids”.