La Marche de l'eau

Du Gange au Baïkal

Nicolas Marchand & Laure Mabileau - A pied à la rencontre des Hommes

Chroniques de voyage ... Inde
Septembre - Octobre 2009

Dimanche 31 janvier, 5h36.

Un grondement énorme. Des secousses. L’angoisse nous prend. De ce qu’elle se souvient, Laure est déjà assise sur son lit lorsqu’elle reprend ses esprits. Un tremblement de terre. Montée d’adrénaline. Même si c’est la première fois, on comprend très vite ce qui se passe. Un grondement puissant dont on sait, par le bruit déchirant,  qu’il vient de loin et qu’il peut faire mal. Les secousses. Il y a celles qui vous secouent de gauche à droite et celles qui vous soulèvent. Laure se persuade que “Tout va bien aller”. C’est pendant les plus grosses secousses que Nicolas se réveille, tentant vainement de s’asseoir dans son lit. Laure l’appelle, entend qu’il se réveille et lui annonce la nouvelle : “C’est un tremblement de terre”. Des mots qui vous ramènent instantanément à la réalité. Il lance des “Oh putain, oh putain !”. Laure sent que les plus grosses secousses passent. Tout va bien aller. Qu’elles sont longues ces secondes … mais à la fois tout va si vite. Aucun réflexe de notre part. On a attendu que ça se passe, la peur au ventre. Sortir. La tension redescend mais on s’affole tout de suite à la sortie. Laure est déjà prête, paniquée : il faut voir dehors si tout le monde va bien. Nicolas, lui déjà rassuré par ses rapides coup d’œil autour de lui - pas de fissures sur les murs et le plafond, les fenêtres sont toujours là- prend son temps en se rappelant immédiatement du séisme qui avait fait trembler le Sichuan en 2008. Dans un moment identique,  ces quelques mêmes secondes, plus de 80 000 personnes avaient trouvé la mort. Quelques instants lourds de conséquences. Laure a besoin de sortir, prendre l’air. Un mal de tête et une force la poussent à s’effondrer où elle peut : sous le choc. Nous sortons. Comme tous les chinois de la petite commune de Moxi. Toutes les lumières sont allumées, les gens dans la rue, toutes portes ouvertes. Ils parlent, regardent la télé, sont au téléphone. Une jeune fille du petit hôtel pleure doucement. Ici, tout va bien. Ici, oui. Mais là-bas?  Le séisme de 2008 hante nos esprits : on ne les compte plus les maisons en ruine qu’on a vues sur la route et les grands chantiers mêlant construction et reconstruction. C’est peut-être une catastrophe là-bas ! Nous sommes inquiets. Nous voyons défiler toutes les personnes que nous avons rencontrées sur la route : la famille tibétaine, les gens au bord du barrage, ‘la famille des clémentines’, et tant d’autres. Manque d’information. A ce moment-là, et comme tout le monde, nous ne savons rien du séisme et n’apprendrons que le lendemain que nous étions à son épicentre. 5.2 sur l’échelle de Richter. Quelle est longue cette journée où nous voyons un défilé de voitures de police, de pompiers, 4×4 de chinois allant d’où nous venons, sans avoir plus d’informations. Nous apprenons donc qu’à 200 mètres à vol d’oiseau du petit hôtel où nous avons passé la nuit, des maisons se sont effondrées. Les vieilles bâtisses dispersées dans les champs n’ont pas aussi bien tenu le choc que les récentes constructions de la rue principale. Un mort. C’est si peu comparé à ce qui s’est passé ici même au Sichuan ou encore récemment à Haïti, mais c’est déjà trop. Voir. Nous faisons demi-tour pour voir les conséquences de ce qu’on a vécu. Retour dans la chambre. Quelques idéogrammes dans le carnet et on nous montre le chemin - même les policiers devant qui nous prenons soin de passer -. Beaucoup de monde sur ce chemin, des chinois de la commune mais aussi une ribambelle de chinois armés de téléphones pour prendre “les photos du séisme”. Des tentes. D’un bleu foncé, elles se tiennent là, en camp, pour remplacer ce qui a été détruit. Certaines sont en train d’être montées par des militaires, d’autres ont déjà été “visitées” un bon nombre de fois, notamment celle où se tient le médecin. Des jeunes vêtus de rouge s’occupent des enfants. Ils jouent. Plus loin, ce qui reste d’une maison. Les ruines sont dans les mains d’une vingtaine de militaires qui abattent des pans de murs entiers à l’aide d’une corde devant des chinois - et deux français-, curieux. Ceux qui nous apparaissent comme les propriétaires de la maison s’affairent à vider les armoires, sans signe apparent d’émotion. Rapidement, un officier de police vient nous voir. Nous devrons nous faire enregistrer au poste quand nous retournerons à notre hôtel. Il revient quelques instants plus tard, en courant, accompagné par un de ses supérieurs. Tous les yeux sont rivés sur nous, et on nous raccompagne pour aller au commissariat “poser quelques questions”. Confrontation. C’est un après-midi entier que nous passons au commissariat de police. Pas moins de 10 personnes mobilisées pour nous et 3 appelées en renfort. On est un peu mal à l’aise quand on sait qu’ils seraient bien plus utiles ailleurs ! Différentes personnes viennent, regardent nos papiers, cherchent dans leurs fichiers. Peu d’entre eux parlent anglais et leur anglais est souvent très limité. Changement de bureau. Dans celui du supérieur. Son air est grave mais une jeune femme nous a dit de ne pas nous inquiéter. On doit attendre. Trois personnes arrivent de la grosse ville voisine pour nous interroger. Pendant ce temps-là, on commence à causer comme on peut et les policiers nous apparaissent comme beaucoup plus sympathiques une fois qu’ils ont “passé l’affaire”. Ils nous expliquent qu’ils n’ont pas dormi depuis 24h, réquisition. Trois personnes arrivent. Un homme venant des affaires étrangères, une haute responsable de la Police Publique de Suining, et un soit disant traducteur. Un soit disant traducteur car tout de suite les deux premières personnes commencent à nous parler dans un anglais parfait. Le premier a l’air sympa et nous explique que nous sommes ici par mesure de sécurité. Les photos que nous avons prises ne doivent en aucun cas être publiées sur Internet, etc. ” pour la sécurité du pays” - rien que ça-. La deuxième, elle, nous fait peur. Raide comme un balai, elle parle fort et méchamment à toutes les autres et regarde minutieusement tous nos papiers cherchant en vain une faille. Le troisième nous parle plus tard et joue au copain copain avec nous. Il essaie par tous les moyens de voir nos photos et d’en savoir un maximum sur la raison de notre présence ici, notre voyage. On les lui montre. Une maison en train d’être abattue, des tentes bleues, rien de plus. Normal après un séisme. Rien qui pourrait compromettre “l’image de la Chine”. Après bien une heure, on nous explique qu’on ne peut pas rester ici : pour notre sécurité. Pourtant on n’a jamais été aussi en sécurité qu’ici, depuis le séisme, où les policiers et pompiers sont venus doubler la population de la commune. Ce qui pourrait nous arriver, c’est seulement d’être écrasés par une de leurs voitures qui foncent toujours pour le moindre de leur déplacement. On est partis, accompagnés jusque dans notre chambre d’hôtel qu’ils fouilleront après notre départ. Les 10 yuans laissés discrètement - la moitié du prix de la chambre- nous sont rendus. Pas besoin. Ils nous ramènent dans leur ville, tellement plus sûre, jusque dans notre chambre d’hôtel. Le lendemain, deux autres policiers, apparemment pas au courant que deux de leurs collègues (ou trois, le soit disant interprète ayant passé le trajet à continuer de nous questionner sur la banquette arrière) nous avaient amenés la veille, viennent nous poser leur lot de questions, et sont rassurés quand on leur annonce que l’on s’en va. Après cette expérience, nous devenons un peu paranos : Laure, à chaque grondement qu’elle entend et Nicolas, à chaque personne douteuse qui commence à nous suivre. Malgré tout ça, on est attaché au Sichuan et à cette petite commune de Moxi. Beaucoup de souvenirs malgré tous “ces arrêts police” : des gens qui s’arrêtent sur la route et qui nous proposent de monter en voiture - ils vont là où l’on va, peu importe s’ils viennent de là ou non -, après ces premières voitures, c’est souvent une voiture de police qui arrive. De l’une d’elles sortent trois policiers et une jeune femme parlant anglais : ils viennent pour nous ceux-là ! On a même eu droit, plus tard,  a un accident de voiture alors qu’un policier nous emmenait dans un hôtel “autorisé” en voiture civile dans la ville de Chongqing. L’homme qui nous a percutés a ri jaune quand il a vu le policier en uniforme sortir de la voiture, comprenant instantanément que les frais de réparation seraient pour lui. Le Sichuan, c’est beau et grand; c’ est interdit par moments et autorisé à d’autres; c’est rempli de policiers qui n’ont pas cessé de nous épier sur la route, de nous proposer leur aide pour nous transporter jusqu’à notre étape du soir, et surtout de nous faire perdre beaucoup de temps à contrôler nos papiers quand on sait à quel point le temps est précieux et que les kilomètres défilent lentement lorsque l’on marche. Oui, mais voilà, on l’aime ce Sichuan, et on l’aime cette petite ville de Moxi et ses habitants, qui après nous avoir vu arriver dans leur ville , à la nuit tombée,  une voiture de police faisant des aller-retour entre nous et un possible hôtel, passant au pas devant le petit restaurant où l’on nous a offert le repas du soir, nous ont vu repartir cette fois-ci à l’intérieur de l’une d’elles.