La Marche de l'eau

Du Gange au Baïkal

Nicolas Marchand & Laure Mabileau - A pied à la rencontre des Hommes

Chroniques de voyage ... Inde
Septembre - Octobre 2009

Place Tiananmen

On est déjà passés par ici. Les mêmes paysages et certainement les mêmes figures qui les peuplent bien qu’on ne puisse les distinguer clairement, ces figures chinoises, derrière la vitre de notre wagon-couchettes. Les terres asséchées laissent progressivement place aux petites cultures de riz et de choux; les délices du quartier musulman de Xi’an qui hantent encore nos narines s’effaceront dans quelques heures à Yichang, ville sans charme particulier. Une journée de train en compagnie de ces deux jeunes légèrement empotés avec leur enfant de quelques mois. Ce dernier est roi. Le père, un petit rigolo qui oppose la corruption dans son pays à l’intégrité des politiques français, puis accorde à Nicolas, qui a émis quelques doutes, un peu de corruption pour la France contre beaucoup pour la Chine; et la mère, une mère sur qui tout repose. Laure se fait prendre au piège de jouer aux cartes avec un enfant d’une dizaine d’années, l’entrainant dans une interminable partie qu’elle finit par gagner. Arrivés à Yichang, un seul objectif: nous acheter des vélos pour rallier Beijing. Nous en avions repéré dans une grande surface lors de notre premier passage dans la ville avec les parents. Nous empruntons un autre chemin pour nous y rendre et tombons par hasard sur une petite boutique “Giant” avec à l’intérieur exactement ce que nous cherchions. Pas trop chers, on négocie les accessoires, on s’en va, et on revient en fin d’après-midi pour acheter, après que Nicolas a inspecté les vélos dans le moindre détail. 13h30 le lendemain, nous quittons cette petite ville chinoise de 2 millions d’habitants - après un bon bol de nouilles (du 2ème resto, le premier nous ayant mis à la porte sans que l’on comprenne pourquoi) - sur nos fières montures à deux roues, sacs à dos sur le porte-bagage. Ce qu’ils défilent les kilomètres avec ce nouveau mode de transport. En route pour Zhengzhou, près du Fleuve Jaune, où nous attend une rencontre. 43 km, 75 km, 91 km, les journées rallongent et les jambes s’habituent. Laure peste contre les premières zones montagneuses que nous traversons avant de descendre dans la vallée du Fleuve Jaune, après quelques centaines de kilomètres. Même si les rencontres et l’amabilité des gens ne sont pas toujours au rendez-vous, certaines d’entre elles effacent toutes les autres. Nous arrivons ainsi, un soir, dans la petite ville de Wudianzhen, après qu’un petit vieux a envoyé paître Nicolas, tandis que sa femme protégeait leur petite-fille. Il leur demandait pourtant seulement à combien de kilomètres se trouvait le prochain hôtel. Dans cette ville, deux jeunes femmes nous prennent en charge et nous font vadrouiller d’hôtels en hôtels - tous complets ou fermés - pour finalement nous emmener sur leur lieu de travail, le petit hôpital de la ville - où elles effectuent leur internat - pour que nous y déposions sacs et vélos. Les deux occidentaux que nous sommes créent l’animation dans ce petit hôpital de campagne en rien comparable à nos hôpitaux français. Un couloir ouvert sur l’extérieur par ses deux extrémités où nous engouffrons nos vélos boueux jusque dans la salle de repos. Des chambres ouvertes et de la vie dans le couloir. On papote, on se ballade, et pas de tristesse sur les visages. A 50 m de là se trouve le petit appartement des parents d’une des filles où nous nous régalons de Daojiao, contre quelques tartines de foie gras que nous leur faisons gouter. Pas de désordre dans ce petit appartement chinois. Télé, canapé, table, tabourets, et un petit meuble pour ranger les chaussures. Rien ne dépasse. Petit, mais du coup très spacieux. De retour à l’hôpital, Ljyu nous fait ressortir sacs et vélos avant de passer un coup de fil. Deux rues plus loin, nous nous arrêtons devant les portes enchainées de ce qui semble avoir été, il y a un certain temps, un bel hôtel. Un homme arrive pour nous ouvrir et nous conduit dans une chambre avant de nous apprendre que nous n’aurons pas à payer pour la nuit. Nous dormons donc seuls dans un hôtel fermé. Ljyu revient nous chercher le lendemain matin vers 7h pour nous emmener prendre un petit déjeuner à la caféteria de l’hôpital. Un bol de nouilles en soupe faites juste sous nos yeux. Elle n’aime pas ça, mais c’est ce qu’on mange ici le matin. Au bout de 10 jours, Zhengzhou est en vue à la nuit tombante. S’en suivent 12 jours d’une pause interminable à jongler entre rencontre annulée à la dernière minute et absurdités de la bureaucratie chinoise plaçant Laure en situation irrégulière l’espace de quelques heures, faute d’avoir pu effectuer notre deuxième extension de visas à temps. Nous repartons de cette ville géante en plein développement le 15 Mars, en récupérant finalement le passeport de Laure. Nous sommes donc autorisés à rester en Chine jusqu’au 7 Avril. Pour remonter jusqu’à Beijing, nous nous sommes fixés un itinéraire : rallier le Fleuve Jaune et suivre son cours jusqu’à l’entrée du Grand Canal, qui nous emmènera presque tout droit jusqu’à la capitale chinoise. Il est imposant le Fleuve Jaune, majestueux dans ses proportions et les aménagements de digues réalisés à plusieurs kilomètres de son lit mineur afin de contrer ses crues redoutables. Nous y sommes à présent dans cette Chine industrielle. Des plaines à perte de vue, et un vent redoutable le long de cette vallée fluviale. Ce vent, il nous a fait faire nos plus petites et plus grosses journées. 26 km pour la plus petite, et le vélo de Nicolas qui s’envole et fait un tonneau en l’air à un mètre du sol avant de retomber trois mètres plus loin, malgré les 30 kg sur le porte-bagage. 134 km pour la plus grande, et un vent dans le dos du début à la fin. Le Grand Canal, nous l’avons remonté sur les quelque 700 km qui séparent le Fleuve Jaune de Beijing, mais nous n’en avons pas vu grand chose. Traversé trois fois, et longé de près une fois, nous n’avons vu qu’un canal chinois classique. Eau pas très ragoutante et ordures parsemées sur ses berges. Aujourd’hui, nous devrions arriver à Beijing. Les deux petites grand-mères de l’arrière-cour du routier où nous avons passé la nuit aidant Laure à faire son sac et lui mettant la capuche sur la tête, pendant que le grand-père rondouillard au sourire quelque peu édenté nous ouvre la petite porte dessinée dans le portail, sous l’aboiement des deux chiens attachés là. Ils gueulaient à notre arrivée, pas contents nous voir venir, et maintenant, ils geulent à notre départ. Pas content de nous voir partir? Il y a beaucoup de vent aujourd’hui, et nous peinons à avancer. En milieu d’après-midi, nous atteignons la 6ème Ring Road, 6ème périphérique de la capitale, qui marque comme la limite actuelle de l’extension de la ville. Ces derniers coups de pédale à l’entrée de Beijing signifient la fin de nos gueulantes à répétition contre les chauffards chinois, mais aussi de coups de pieds dans les portières et pare-chocs pour ne pas se faire écraser. Nicolas manque quand même de se faire renverser par deux voitures. La première dans un passage souterrain pour vélos où elle n’avait rien à faire, et la deuxième, une voiture de police coupant un virage à toute allure. La route s’élargit et les buildings poussent, puis tout à coup, plus de buildings mais des blocs larges et bas, une piste cyclable de 10m de large, et du vide, des milliers de mètres carrés vides en plein cœur de la capitale. A gauche la Place Tiananmen, histoire moderne de la Chine, à droite, la Cité Interdite et son histoire ancienne, et joignant les deux, le portrait de Mao. On n’y accordait pas d’importance particulière à cette place. Mais le fait d’y arriver comme ça, à coups de pédales, marque la fin d’une étape qu’on ne pensait pas aussi importante. Nous piquons la vedette à Mao, omniprésent dans cette démocratie particulière (statues, billets, pièces, documentaires de propagande à tout va), l’espace de quelques minutes, tous les chinois venant se faire prendre en photo à côté de nos vélos. Il est difficile à exprimer le sentiment que nous ressentons sur cette place. Le voyage n’est pas fini, mais on y est arrivés. En allant en Inde et au Népal, nous savions à peu près ce que nous allions voir, les paysages, les gens, mais la Chine était le grand inconnu. Plus de trois mois que nous vivons dans ce pays, à le traverser à pied et à vélo, tous les jours sur la route, en compagnie de gens contre qui on peste parfois et d’autres avec qui on aimerait bien rester plus longtemps. L’arrivée à Beijing marque presque la fin de la Chine alors qu’il nous reste encore 3 semaines à passer dans ce pays. C’est peut-être ça ce sentiment, celui d’aller là où beaucoup de chinois aimeraient venir, ceux dont les yeux s’illuminaient lorsqu’on leur disait qu’on montait sur la capitale. Peut-être qu’en arrivant sur cette place, nous transportions avec nous le rêve de quelques autres de fouler ces pavés chargés d’histoire.