La Marche de l'eau

Du Gange au Baïkal

Nicolas Marchand & Laure Mabileau - A pied à la rencontre des Hommes

Chroniques de voyage ... Inde
Septembre - Octobre 2009

Un vent venu des steppes

Usés.

Plantés au milieu du désert, on se sent un peu ridicule avec nos larmes aux yeux quand, une nouvelle fois, nous venons à crever. Ce désert, on a vraiment l’impression qu’il ne veut pas qu’on le foule, qu’on y laisse notre sillage éphémère.

« Regarde Laure, il y a des maisons là-bas, on va pouvoir planter la tente à l’abri du vent. Le petit garage là, c’est parfait. » Nous avançons vers cet abri en poussant nos vélos luttant contre un chemin gelé et le vent glacial fouettant nos visages. Un chien aboie. Peu importe, ils aboient tous. « Nico, il y a 3 chiens qui arrivent par devant, et j’en ai vu 3 autres de l’autre côté du garage, qu’est-ce qu’on fait ? Prends tes bâtons, ca fera barrière. Merde, j’arrive pas à prendre de pierres, elles sont collées au sol par le gel ! » Les 6 chiens nous encerclent, aboient, et montrent les crocs. Nous ne sommes visiblement pas les bienvenus sur leur territoire. La tension redescend quand nous apercevons Souol sortir sur le pas de sa maison. Quelques mots, un caillou lancé aux chiens, et nous voilà sortis d’affaire et invités à venir manger quelque chose au chaud.

Quand nous quittions Beijing, un pincement au cœur nous tenait. Ca y était, cette Chine qui avait été notre lieu de vie pendant presque 4 mois serait bientôt derrière nous ; nos coups de pédales nous menaient vers la Mongolie où l’inconnu nous effrayait quelque peu. Après deux jours de vélo et pourtant à encore plus de 500 km du pays des steppes, nous la sentions approcher. Nous pédalions dur dans ces montagnes sous les encouragements des chinois que nous dépassions , hôtes de cette grande muraille de Chine. Elle file au loin derrière montagnes et collines dans un méli-mélo incompréhensible jouant avec les crêtes. Elle est belle cette muraille. Ses pierres jouent avec la topographie, si bien que s’y promener devient parfois presque une partie d’escalade. Mais plus loin, là où le touriste ne va pas, la muraille se dégrade, les pierres tombent, la nature reprend ses droits. C’est la partie non restaurée, tout aussi belle de l’histoire qu’elle porte que de ses usures du temps. Cette muraille nous faisait l’effet d’une frontière ; derrière, la Chine nous semblait terminée. De la poussière, beaucoup de poussière ; les paysages étaient plus arides, les montagnes désertes, et la neige qui les recouvrait donnait une impression de hauts sommets. A peine quelques jours plus tard, nous découvrions ce qui accompagne chaque printemps de la région : le vent de Sibérie qui nous faisait par la même occasion goûter aux sables du désert de Gobi. Les drapeaux flottaient au vent et les sacs plastiques trainant ça et là s’envolaient. Nous nous sommes équipés en conséquence pour nous protéger le visage de cette poussière noire qui se dépose un peu partout ; de ce vent qui assèche la gorge. Pédaler devenait difficile, et nous n’allions pas plus vite en descente qu’en montée ; avec un tel vent, nous ne pourrions pas atteindre la frontière mongole avant la fin de nos visas chinois.

Premier arrêt.

Dans la petite maison de Souol, tout le monde s’affaire à ses occupations. Erdene, la jeune mère, nous fait découvrir l’album de famille pendant que Coël-Argta, le grand-père surveille les enfants. A chacune de leur bêtise, il les prévient que si ça continue il va se fâcher. Alors, il amène sa main vers sa bouche, fait semblant de cracher dessus et tape son autre main, l’air de dire « fait attention ». Nous faisons ensuite quelques jeux dans des magazines en surveillant Irina la plus petites mais Uyanga se détache de sa timidité et commence à venir vers nous. S’en suit rapidement une partie de basket miniature dans le salon.

Ces trois derniers jours ont été épuisants. Pour contrer le vent, nous sommes arrivés en Mongolie en train et avons décidé de partir vers la frontière chinoise à vélo pour tout de même traverser le désert de Gobi.

Nous sommes tous les deux à bout. Fatigués aussi bien physiquement que mentalement. Nous crions notre désespoir à ce désert. Les larmes coulent. Quand il n’y a personne pour vous entendre, on se laisse plus facilement aller … Trois derniers jours où l’on s’arrête à chaque instant pour ramasser quelque chose qui est tombé de notre sac : les chaos de la piste ont raison de nos petits sacs plastiques qui se déchiquettent ; trois derniers jours où l’on pose pied à terre à chaque banc de sable ; trois derniers jours où l’on découvre avec plus d’accablement une nouvelle crevaison. Ce sont ces crevaisons qui amèneront la fin de notre aventure sur les pistes du désert de Gobi : 40 crevaisons ces fameux derniers jours. Nous n’avons tout bonnement plus assez de matériel pour continuer.

Deuxième arrêt.

Plus tard dans la soirée, on nous annonce que c’est l’anniversaire d’Uyanga. Un gâteau acheté pour l’occasion est coupé en 3 parts égales et une dernière un peu plus grosse : une pour Laure, une pour Nicolas, une pour Uyanga et le reste pour le reste de la famille. Sous leur insistance, on ne se sent pas le cœur de refuser l’une des 2 parts. Et nous voilà partis à chanter un « joyeux anniversaire » en version anglaise avec toute la famille, Uyanga rouge de toute cette attention porté sur lui seul. Après la dégustation, le grand-père revient avec une bouteille de vodka mongole. 3 verres obligatoires pour « bien dormir ». On nous apprend à trinquer à la façon mongole, jetant les quelques goutes de vodka présentes sur le bout de l’annulaire à sa droite, sa gauche, puis droit devant soi, avant de s’apposer le doigt sur le front, et de boire d’une traite. Et arrivés au 3ème verre, 1 puis 2 puis 3 verres nous sont resservis. Erdene montre à Laure la bouteille d’eau pour faire passer.

Ce dernier arrêt définitif est dur à encaisser : il n’est que matériel. Malgré la fatigue et les moments difficiles que nous avons passés, nous gardons un merveilleux souvenir de ce périple dans le désert de Gobi. Les paysages qui défilent sous nos roues sont magnifiques. Loin des images que l’on peut avoir des déserts emplis de dunes de sable. Ce désert n’est qu’une vague étendue à perte de vue de débris de roches mêlés de sable. Le ciel bleu et le soleil éclatant qui nous accompagnent ne font que renforcer cette impression d’immensité. Cependant on avance et on sent que le paysage évolue, défile, malgré son infinie platitude. Au loin, des soupçons de collines ; un jour une montagne, que l’on aperçoit encore parfaitement 70 km plus loin. Comment garder une quelconque notion de quoi que ce soit dans cet environnement qui nous offre la vue a une centaine de kilomètres alentours, dans cet environnement qui offre la vue sur un infini de rien.

Il est grandement l’heure de se coucher. On dort tous ensemble, sur tapis ou matelas dans le salon. Et lorsque Nicolas se déshabille, Coël-Argta est stupéfait par quelque chose. Le tatouage qu’il a sur l’omoplate. Il le touche, le trace du doigt sur sa peau en marmonnant, en lui disant que c’est un tatouage mongol, et que c’est bien. Ce n’est pas un tatouage mongol, mais ca pourrait. Tout le monde est bien fatigué par cette soirée improvisée, on se couche.

Malgré nos grosses baisses de moral, nous retrouvons la force de partir le matin car chaque soir, nous faisons de magnifiques rencontres. Le froid qui accompagne chacune des nuits est bien connu des mongols. Ainsi la plupart des soirs les gens nous invitent à dormir chez eux. Nous testons la maison, l’appartement puis la yourte pour autant de soirées propres à elles-mêmes et inoubliables. De la soirée studieuse autour du dictionnaire à se poser des questions aux parties de baskets miniatures avec un petit garçon qui fêtait ce jour là son anniversaire. Nous découvrons chaque soir un nouvel album de famille.

Des soirées inoubliables, mais qui peuvent parfois bien mal commencer.