La Marche de l'eau

Du Gange au Baïkal

Nicolas Marchand & Laure Mabileau - A pied à la rencontre des Hommes

Chroniques de voyage ... Inde
Septembre - Octobre 2009

Une nouvelle venue

Bulgan est en vue. Les milliers de toits multicolores de la petite ville des steppes nous enchantent, à encore deux bonnes heures de marche de celle-ci. Ce soir, nous pourrons - enfin - prendre une douche chaude et nous endormir sans craindre d’être réveillés par les petites tornades passant sur la tente.

Cela fait deux semaines que nous sommes partis d’Ulaan-Baatar et nous avons bien cru ne jamais pouvoir continuer notre marche. Nous partions traverser les steppes sans savoir si nous allions rencontrer régulièrement du monde. Il fallait donc partir avec suffisamment de nourriture pour tenir 4 ou 5 jours, de l’essence pour notre réchaud, et quelques litres d’eau. Seulement après deux jours de marche, nous nous sommes rendus à l’évidence : nous ne pouvions pas continuer ainsi, avec 33kg sur le dos pour de Nicolas, et 24 kg pour Laure.

Nous ne portions pas beaucoup moins avant de nous mettre au vélo, mais deux mois sur deux roues ont suffit à nous faire perdre toute une musculature acquise pendant nos 2000 premiers kilomètres de marche. Oui, mais que faire ? Prendre un bus ou taxi pour nous monter jusqu’au Lac Khovsgol ? Se délester de la moitié de nos sacs ? Hors de question ! Les steppes, c’est à pied qu’on veut les découvrir, et comment vider la moitié de nos sacs, comme ça, quand les nuits approchent encore les 10° sous le zéro ? La solution, nous l’avions bien en tête, mais non, ça ne marchera pas. Nous avions bien pensé à acheter un cheval pour porter nos sacs, mais l’hiver a été bien trop rude pour eux. Ceux qui ne sont pas morts de faim ou de froid n’ont plus que la peau sur les os, passant leur temps à brouter difficilement l’herbe complètement brûlée par la neige disparue seulement une semaine auparavant. Non, pas de cheval, mais 10 km avant de nous arrêter ce 2ème jour de marche, nous avions aperçu quelque chose dans le fossé. Laure se met à son carnet et dessine notre solution à la famille qui nous héberge ce jour-là. Cela les fait rire, beaucoup rire, et quand ont leur dit qu’on va aller le chercher, tout le monde est unanime : il n’y a rien à cet endroit-là. Mais si, puisqu’on l’a vu ! Nicolas, alors bien décidé à ce que l’on ne s’arrête pas là enfile sa deel, prend son bâton de marche, et part à la recherche du cadi. Il est vite rattrapé part un des hommes de la famille qui va faire le chemin avec lui. Il arrête un des nombreux taxi-van qui circulent dans la région et en route, non pas pour le fossé à 10 km de là, mais pour un des marchés noirs d’Ulaan-Baatar. Une fois sur place, en à peine 5 min ils réussissent à dégoter une petite carriole pour une modique somme d’argent, carriole répondant très rapidement au doux nom de « Saloperie ». Saloperie, encore un engin à deux roues avec qui nous savions que nous allions avoir des problèmes. Le lendemain, après quelques tentatives infructueuses, nous finissons par partir sous le regard amusé de nos hôtes. On nous regardait déjà bizarrement, alors là …

Il n’y a pas d’autre mot, c’est une véritable libération. Nicolas se décharge de 12 kg, et Laure de 8 kg. Enfin, nous avançons. Les deux précédentes journées de 11 et 15 km à la suite desquelles les vieilles blessures de Nicolas s’étaient réveillées se transforment en 31, 34, ou 38 km, et le vent de Sibérie contre lequel nous peinions à avancer devient supportable. Nous nous déplaçons de yourte en yourte dans ces paysages féériques pour demander notre chemin ou un abri pour la nuit. Plusieurs jours sont parfois nécessaires pour traverser une vallée dont on voit l’issue dès le premier coup d’œil. Les journées de marche sont très agréables et comme au Népal, nous nous évadons dans nos pensées : la fin du voyage qui approche, le retour, le prochain voyage. On a de quoi s’occuper !

Nos soirées sont tout aussi agréables. Tous les soirs, nous sommes sous la tente, que ce soit la yourte ou notre petite «2 places». Nous avons parfois un peu de mal à trouver la «bonne» piste à suivre, mais, dans les steppes, on est jamais vraiment perdu. Il y a toujours une yourte en vue où un nomade pourra nous dire, à l’aide de son bras, le cap à suivre.

Nous commençons même à avoir quelques habitudes dans ces steppes : nous mangeons le soir avec nos hôtes et le matin nous leur faisons partager notre petit-déjeuner (Saloperie nous permet de partir plus lourds), ils nous aident à mettre nos deels quand ils voient à quel point nous sommes empotés, et nous échangeons des bonjours amicaux aux véhicules qui passent de temps à autre sur la piste ; notamment à ces 5 camions de chantier que nous croisons et recroisons jour après jour et avec les chauffeurs desquels nous sentons qu’un respect mutuel s’installe. Nous, avançant lentement dans des paysages figés à allure d’homme et eux, faisant des allers-retours incessants entre la capitale et la mine qui les emploie, libérant d’énormes nuages de poussière à chaque passage.

Bulgan. Nous y restons deux jours de plus que prévu, et sommes emmenés au commissariat avant notre départ. Le litige ? Le pantalon de randonnée de Laure, perdu lors d’une lessive par l’hôtelière, affaire capitale qui ne peut visiblement se résoudre qu’en présence de la police …

7 jours plus tard, nous arrivons à Moron. Jamais durant ce voyage nous n’aurons entendu autant de chiens hurler à la mort la nuit que dans cette ville. Nous sommes à présent tellement rapides avec “Saloperie” que seulement 7 jours nous sont nécessaires pour parcourir les 350 km séparant les deux villes. Non mais attendez, vous vous rendez-compte, 7j pour 350 km ? 50 km par jour pendant 7 jours ??? Non, nous n’en sommes pas capables. Il nous a bien fallu 7 jours, mais près de 200 km de stop en vieux camion soviétique où l’on se serait cru dans une des premières éditions du Paris-Dakar, puis en taxi-van. La raison ? Encore Nicolas, fiévreux comme pas possible deux jours durant et ne pouvant plus tenir le rythme de la marche. Dans la crainte d’une nouvelle crise de palu, nous avons préféré rejoindre rapidement la ville suivante munie d’un hôpital. 3 jours de repos et d’automédication contre des parasites présents dans l’eau, et nous voilà repartis. Le Lac Khovsgol, on va y arriver. Nous devons y retrouver Mathilde et Gaspard, nos deux amis partis faire le voyage de leurs rêves dans l’Ouest Mongol. Au troisième jour de marche depuis Moron, Khatgal est en vue. Nous n’en pouvons plus. Il faut que l’on y arrive ce soir, on aura comme ça une chance de plus de croiser nos amis. Eux y sont depuis plusieurs jours, mais nous n’arrivons pas à communiquer. On leur a laissé la date à laquelle nous partirons du lac, on verra bien. Nous passons le poste de garde d’entrée du Lac, mais personne n’est là, on avance.

Quelques kilomètres plus loin, on aperçoit deux mongols qui nous donnent l’impression de courir vers nous. Non, ce n’est pas possible. Un mongol, ça ne cours pas. Un mongol, ça monte à cheval, ça monte à moto, mais non, ça ne court pas. Et puis on les distingue, un grand et un plus petit ; un avec une veste noire et l’autre avec une veste rouge. « Tu crois que c’est … Non, c’est pas possible. Si, c’est eux ! » Nos deux amis nous rejoignent. Ils nous disent qu’ils nous observent depuis 10 km aux jumelles, mais n’étaient pas sûrs d’eux. Un mongol, ça ne marche pas, donc c’était forcément nous. Oui, mais c’était quoi ce truc entre nous deux (Saloperie), et puis pourquoi on aurait porté des deels , manteaux traditionnels mongols ? Dès qu’ils nous ont reconnus, ils se sont mis à courir. Nous terminons notre journée de 44 km en leur compagnie sur les bords du Lac Khovsgol, allant se réchauffer sous  la yourte d’une guesthouse, discutant au coin du poêle jusqu’au bout de la nuit.