Mexique d'un Océan à l'autre ...

... Vagabondages Transamericains

Nicolas Marchand - A pied à la rencontre des Hommes

Chroniques de voyage ... Traversee du Mexique a pied
Janvier-Juin 2018

Le Jaguar

Deux jours que je marchais à travers ces sentiers, au milieu de la jungle, où le regard ne porte que sur cette fine ligne qui s'étend, loin devant. Sur les côtés, une végétation dense et humide aux échos de cris d’oiseaux s’envolant à mon passage. Verts, rouges, bleus ; petits, grands ; à becs droits ou arrondis ; la diversité s’est faite reine en ces lieux. Plusieurs fois par jour un bourdonnement me passe en coup de vent, et je ne vois rien. Je le sens parfois, me frôler la nuque, jouer avec moi sans le savoir, n'étant qu’un être sur son parcours de butinage. Le Colibri, je le vois à l’oreille. Mais qu’il est agréable qu’elles prennent la place des yeux pendant ces quelques secondes. Alors, je sais qu’il est là et ce qui me faisait sursauter dans les premiers jours de marche aujourd’hui m’apaise et me détend. Je m'arrête, ferme les yeux pour mieux le localiser, tourne la tête et les réouvre, cerclés qu’ils sont de ces fines gouttes de transpiration qui viennent, de temps à autre, les piquer, les brûler. Et il est là le Colibri, butinant de fleur en fleur, majestueux, ne se souciant de rien d’autre que de son nectar et disparaissant dans un nouveau bourdonnement que mon regard ne parvient à suivre. Parfois, des chemins s'écartent de ma voie, pénètrent la masse verte et brune pour se perdre dans une profondeur où je ne saurais m’aventurer. Comme si l’infini se situait à seulement quelques mètres de moi. Qu’y a-t-il derrière ce rideau d’ombres où les locaux ne s’aventurent même plus? D’autres arbres, d’autres oiseaux, où un noir abyssal qui m’engloutirait tel un trou noir dont on ne ressort pas.

Un craquement, un grincement me sort parfois de mes rêveries diurnes. Un vélo ou une moto me dépasse ou vient à ma rencontre, sortant d’un recoin de la jungle, allant aux champs, s'enfonçant sur un sentier dont lui seul connaît l’existence. La curiosité et les rires l’emportent toujours. Je m’y suis fais, depuis ces 10 jours que je marche, à croiser ces hommes armés de machettes. Sur le vélo, à la ceinture. Non pas une arme, un outil de travail. S'étonnant eux-mêmes que je n’en ai pas. S'étonnant que je n’ai pas de fusil pour certains. “Pourquoi j’aurai besoin d’un fusil?... Les jaguars.” La réponse surprend toujours, même quand on s’y attend au milieu d’une forêt où l’humain se fait rare. Mais de là à tomber sur un jaguar… D’autres passent du temps à me conter les abeilles maya et ces fleurs jaunes qu’elles butinent. Ces fleurs que l’on retrouve partout où l’espace n’est pas occupé par la forêt, produisant un miel depuis des centaines d'années consommé. Alors un tapis de vert et de jaune prend place et s'étale et le silence devient ce bourdonnement chantant des décollages et atterrissages ; le long de ces milliers de pétales, de long de ces centaines de kilomètres de routes et chemins que je parcours. On ferme les yeux, et on est jamais seuls. De l’insecte au mammifère, de l’oiseau à la brise dans les feuilles des arbres ; à l’eau condensée au petit matin vous offrant une symphonie pluvieuse dans une brume cachant le ciel d’un bleu azur. Au goutte à goutte, elles se font entendre, tombant d’une feuille à l’autre, roulant, glissant, se mélangeant, se séparant, se faisant l’amour et se déchirant, pour se finir un en ploc trompeur qui vous réveille sous une pluie chimérique.

C’est la fin d'après-midi ce jour-là quand je sors de ces deux jours de marche à travers les chemins de la jungle. Quand le bitume de cette route étroite remplace la terre que je foulais 10 heures par jours. Au détour d’un virage j'aperçois une petite grand-mère s’occuper de ses cochons, les surveiller depuis le hamac qui soutien son poids. Pendant que eux, amusés, se roulent dans la boue. Christophe vient à ma rencontre après qu’un gamin lui ait crié qu’un gringo trainait dans le coin. Mais il me fait une drôle d’impression Christophe. Mexicain blanc à moustache et pendentif à crucifix, une coupe mulet et une agitation qui n’indiquent pas une sobriété éclatante, doublée d’un chien bien trop gros ces contrées remplies de labrador demi-portion n’ayant que la peau sur les os. Je me dis qu’il doit tremper dans un business pas clair, reste succint et reprends la route. Mais il me reste encore quelques kilomètres à faire avant la première petite ville et le jour tombe à présent. Je m'arrête pour mettre ma frontale de manière à être visible de la faible circulation, quand une petite moto s'arrête. Pedro a trois emplois. Construction, distribution de pain, et pasteur. Nous discutons quelques minutes, à la suite de quoi il m’offre le gîte. Il me rejoindra sur la route après avoir complété sa tournée de pain. Je l’attendrai au premier croisement. Les choses se présentent bien. J’avais faim, je viens de me faire remplir l’estomac ; j’arrivais à cours d’eau, j’aurai de quoi remplir mes bouteilles ; j’avais besoin de me laver, j’en aurai tout loisir d’ici une heure.

Je relève ma charrette alors posée au sol et reprends la marche dans un ciel s’assombrissant de minute en minute, les oiseaux taisant leurs chants dans cette bataille de la nuit vainquant le jour. Et quelque chose attire mon regard, là, à 10 mètres. Un chien énorme traverse la route. Je n’en ai pas encore vu d’aussi gros ici … et c’est étrange, il ne m’attaque pas ce chien. Parce que les chiens, ils m’attaquent. Petits ou gros, ils m’attaquent. A croire qu'à l’approche de villages le sport national est la chasse au gringo! Mais celui-là, pratiquement deux fois plus gros que ce qu’il m’a été donné de voir jusqu'à présent, reléguant le berger allemand de Christophe au rang de caniche royal… il m’ignore. Alors je m’arrête et fais retentir le son de la pointe de mon bâton contre le sol… Au premier coup la bête s'arrête, là, seule, au beau milieu de la route, et se tourne vers moi… Mon esprit ne veut pas croire mes yeux… Parce que maintenant qu’elle n’est plus en mouvement dans la pénombre, la bête, je la distingue clairement… et ce n’est pas un chien énorme… C’est... un Jaguar ! Il y a un Jaguar, là, à 10 mètres de moi, et il me fixe droit dans les yeux… Je ne bouge pas, j’en suis incapable… A quoi bon courir je deviendrais une proie… Alors je reste là, à fixer ses yeux qui me scrutent. Et rien d’autre n’existe autour de nous. Aucun son, aucune forme, aucune pensée. Le Jaguar et moi, seuls, dans la nuit naissante, seuls, sur cette petite route au milieu de la Jungle.
Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés comme ça, debout ou à quatre pattes, fixes, à nous observer. Probablement pas plus d’une ou deux minutes qui m’ont parues une éternité. Qui m’ont fait couler des sueurs froides et tordues les tripes en quatre, comme si elles cherchaient a fuir ce corps qui les porte depuis 32 ans et qui, pour la premiere fois, se retrouve face a son predateur. Et les décharges d'adrénaline s’en mêlent, vous rendant à la fois sur-excités et sur-attentifs. Attentifs au moindre bruit, craquement de branche, de feuille. Mais il n’y avait rien, pas le moindre son, comme enfermés dans le faible néant de notre visible… Et il se tourne et reprends sa route, plein Ouest. Ce Dieu Soleil prenait la direction du Monde d’en Bas de la tradition Maya après avoir veillé sur tout le jour. Mais la nuit tombant, je ne l'aperçois désormais plus et ma frontale faiblit. Mes bâtons frappent à nouveau le sol énergiquement, et deux yeux verts-jaunes perçants apparaissent à 20 mètres de moi. Il est toujours là. Ma lampe me permet encore de distinguer sa silhouette quelques secondes avant qu’il ne se tourne vers la forêt et la pénètre pour y disparaître dans un flegme royal… Mais ne plus le voir me terrifie plus que de l’avoir sous les yeux. Où est-il maintenant? A-t-il faim ? Va-t-il m’attendre et me bondir dessus quand, à mon tour, je passerai devant son point d'entrée dans la forêt ? Et qu’est-ce que je peux faire contre ça ? Je n’ai pas de fusil, pas de machette. Un poignard et mes bâtons de marche. Mais je dois choisir ce que tiendra ma main droite… un poignard, ou… un bâton? Un bâton. J’essaie de me convaincre que s’il avait voulu me sauter dessus ç’aurait déjà été fait. Et qu’en cas d’attaque, mes chances de survies seraient plus élevées avec un bâton qui le tiendrait à distance le temps que mon ami prenne le chemin du retour sur sa petite moto. Le poignard? Aurais-je ne serait-ce que le temps de le lui planter hasardeusement avant de me faire trancher la carotide d’un coup de griffes net et précis? Le bâton… le bâton, c’est mieux… je prends le bâton… le bâton? oui… le bâton… Mon coeur bat de plus en plus vite et la température fraichissant légèrement ne paraît pas. Et puis tout à coup mon esprit se perd dans ce qui ne représente pas plus qu’une fraction de seconde. Je pense à cette superstition forcée. A ce Ganesh et cette écharpe sacreé indienne qui nous avaient ete offertes pour notre protection lors de la traversee de l’Asie il y à huit ans de cela, à present gravé sur ma peau. A ce Jaguar protecteur dans lequel je voyais un symbolisme, très personnel, de Ganesh mésoamericain, et qui a lui aussi rejoins le rang de mes gravures épidermiques. Protecteur? Je ne crois pas en Dieu. Du moins pas en ce que l’on nomme Dieu et la représentation qu’en font toutes ces religions. Mais je n’entrerai pas dans un traitement de fond du sujet pour cette petite chronique. Ne pas croire ne m’enlève pas le respect et l’admiration que je peux porter à ces gens qui, eux, croient. Je ne suis pas superstitieux non plus… ou alors juste un peu, quand ça m’arrange… quand mon jaguar incrusté se retrouve face à cette divinité de civilisations à la grandeur depuis longtemps disparue. Mais ça conforte de savoir avec soi ces bouts de talismans. Et puis je me dis que je suis bien con. Tatouage de Jaguar ou pas, s’il a faim, il n’ira pas verifier le code barre du tas de viande sur deux pattes que je suis!
J’avance pas à pas dans la lumière décrepissante de ma lampe frontale. Aucun son si ce n’est celui de mon bâton lorsque je ne le pointe pas vers la forêt … Mais où le pointer? Là où il est rentré? Et s’il avait fait le tour et était derrière moi ? Je me retourne en sursaut ! Donnant un coup dans le vide… Mais rien… Pas de Jaguar, plus de Jaguar… et son point d'entrée est là… juste là à 3 mètres sur la droite… je suis en sueur, me demandant si d’un bond il pourrait m’atteindre… sûrement... et je ralentis, fixant ce point comme si ma vie en dépendait… le passant, le dépassant dans le silence de la nuit à présent noire. Et rien. Plus rien. Pas de mouvement, pas de bruit. Pas de Jaguar. Je reste sur place quelques minutes, l’oreille tendue, mes yeux ne percevant à présent que les quelques mètres faiblement éclairés devant moi. Mais rien. Plus rien. Il a rejoins l’Inframonde. Alors je marche, vite, et petit à petit la tension redescend, la boule au ventre se dénoue et mes tripes reprennent place… et les lumières de la ville apparaissent à quelques encablures. J'accélère et rapidement me retrouve sous cet abris de lumière, sous ces lampadaires éparses agissant dans mon esprit comme un bouclier protecteur. Me persuadant que même s’il voulait m’attaquer à présent, il ne le pourrait plus. Et le bruit refait surface, le bruit des hommes. Un son de moteur au loin, et des discussions dont je commence à percevoir des bribes. Rapidement, mon ami du jour me rejoint sur sa petite moto et me guide jusque chez lui. Je me tais sur ma rencontre animale. Je me dis que je l’ai peut-être hallucinée. Après tout, quelles auraient été les chances que je vois un Jaguar…

Nous arrivons chez lui et je pénètre entre ces murs de rondins de bois laissant passer les lumières de la rue et le vent soufflant tendrement. Je me fais présenter la famille pendant que de l’eau chauffe sur le feu de bois afin que je me lave. La mère, le frère, la femme, la belle soeur, les enfants, l’ami… Tout ce petit monde vit dans un même espace, dans une chambre attachée à cette pièce principale, dans une petite cabane de l’autre côté de la cour. Après la douche au seau d’eau chaude, je mange avec le frère pendant que la mère et la belle soeur s’affairent à nous réchauffer frijol, tortillas et mixture de poulet en sauce… piquante. La mère me pose mille questions et rit de mes chaussures trop petites coupées à la pointe pendant que Pedro veut que je lui fasse travailler son anglais. Mais la mère veut entendre du français. Nous rions, l’esprit léger dans cette odeur de feu de bois sous la bienveillance de Dieu, semble-t-il installé dans la maison adjacente. Les enfants s’amusent de mes affaires posées dans le hamac dans lequel je dormirai, et devant ces Mayas souriant qui m’ouvrent leur porte je pose la question qui me taraude depuis près de deux heures.
“_ Est-ce que vous savez s’il y a des Jaguars dans la région?
_ Des Jaguars? Oui, il y en a dans la forêt autour. Mais ils évitent l’homme en général.
Ils savent qu’on a des fusils.
Pourquoi ?”


"Maria, qui alors que je decoupais le bout de mes chaussures pour laisser plus de place a mes orteils endoloris, est venu m'offrir un bol de Posol, boisson autochtone a base de farine, au debut de ces chemins de la Jungle."


"Prairie tropicale au milieu de la foret laissant libre court a ces belles fleurs jaunes butinees de milliers d'abeilles."


"La soeur de Pedro, au matin, attelee a preparer le dejeune sur le feu."



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