Mexique d'un Océan à l'autre ...

... Vagabondages Transamericains

Nicolas Marchand - A pied à la rencontre des Hommes

Chroniques de voyage ... Traversee du Mexique a pied
Janvier-Juin 2018

Seul...

Je vous écris depuis un petit café d’une rue colorée de San Cristobal au Mexique, à l’ombre de cette douce chaleur printanière qui réveille les esprits. Je suis arrivé ici après 1200 km de marche à travers la Péninsule du Yucatan et les montagnes reculées du Chiapas, à pousser ma charette de 40 kg, à m'épuiser, à me faire peur, à rencontrer des gens incroyables, et des vrais connards - parce qu’elle est universelle la connerie, l’avarice, … mais la beauté aussi … - , et à partager ces instants de vie qui tissent le lien toujours plus tenu d’une humanité qui se cherche, qui nous cherche peut-être, qui attend qu’on réagisse, qu’on s’invective, qu’on s’indigne. Mais elles furent dures ces dernières journées de marche. Des journées sur les chemins boueux à glisser, à traverser villages et communautés inscrites dans un environnement montagnard majestueux. A l'identité marquée par le vêtement, les communautés. A chaque village, à chaque vallée sa spécificité. Blanc, bleu, violet, mauve, rose, orange. Jupes, tuniques, chemises, plastrons, châles. Couettes, nattes, chignons. Sourires, joie, crainte, peur. Je ressors de ces montagnes reculées épuisé physiquement, poussant ma charrette chargée d’eau par ces fortes températures, blessé au dos, et au moral quelque peu atteint par le difficile accès, ici, à la vie des gens, leur quotidien, leurs rires et leurs pleures. Quelques jours à voir des communautés fuir, des habitants, des mères appeler leurs enfants lorsque me voyant au loin, et la marmaille rendue à portée de main, la poussent dans l’ouverture de la porte dont seule une interstice restera. Les yeux scruteurs cachés dans une chaude obscurité glaçante. Il y a aussi de belles rencontres, des heures assis, à parler au bord de chemins surplombant des vallées luxuriantes, à rire, à boire le posol, mais pas de photo. La photo, on n’en veut pas. La petite boite noire qui enferme l'âme, on n’en veut pas. Les visages rieurs la seconde précédente se tendent, se figent à la simple évocation de l’acte. Prendre une photo. Alors je n’insiste pas, la discussion reprend et nous rions à nouveau. Après tout, suis-je là, à vagabonder en amérique, pour rencontrer et apprendre de ces cultures ou pour en ramener des photographies sans âme? Et quelle impression je laisse à des communautés quand l'échange se termine par quelque chose dont ils ne veulent pas, une photo? Ce trophée que d’autres gringos s’empresseront de regarder, de cliquer, de liker, de commenter, de désacraliser une tradition qui ne veut pas s'ébruiter. Je vois la photo comme une possibilité d’ouverture à leur culture, ils la perçoivent comme une intrusion dont il faut se protéger. Chacun a raison, chacun a tord, mais je ne vis pas ici. Je ne fais que fouler des terres dans lesquelles je ne reviendrai probablement pas. Ils devront supporter le prochain gringo qui en voudra un cliché. Mais cette relation inverse entre beauté des paysages et ouverture des gens me perturbe. Traversant ces contrées, ces monts et vallons à la découverte de l’autre, mais l’autre, ici, ne veut pas nécessairement de moi. M’observe, du coin de l’oeil, méfiant, jusqu'à ce qu’un bonjour détendre l'atmosphère. Jusqu'à ce qu’ils se rendent compte que non, malgré ma grosse barbe je ne suis pas le Prophète redescendu sur Terre … Et ils voient l’appareil photo, le devinent … et ils courent, se cachent. Affichent un visage figé par la peur pour certains. Des visages qui m’écorchent le coeur quand je n’ai que sourire et respect à offrir. On n’a pas l’habitude de voir d’étranger par ici, encore moins de gros barbu, encore moins qui marche. En plus de dépareiller d’une peinture paysagère qui réconcilierait le plus cynique des hommes avec la beauté des choses de la nature, avec la beauté de l’Homme, avec la beauté des traditions qui se perdent, je ne fais que rappeler pour certains la violence d’un colonisateur qui changea la face de leur monde il y a quelques centaines d’années. En quoi suis-je si différent de ces conquistadores aux casques d’argent, avec mon physique d’aventurier blanc maigrichon au pas certain, foulant une terre qui n’est pas mienne. Alors je me sens seul. Seul parmis les autres. Isolé dans ces montagnes peuplées où mon âme ne trouve refuge dans les quelques regards fuyants qui s’adressent à moi. La mélancolie des pas imprime au fond de ma rétine la frugale harmonie de ces communautés millénaires au sein des paisibles reliefs escarpés que je traverse.

Alors je suis là à présent, dans ce petit café pour touristes où je loge gratuitement, à écrire et me délecter du temps qui passe. Parcourant les allées colorées de ce village géant, Levi-Strauss, Zweig, ou Babur, mon empereur favori en main … écouteurs à l’oreille me galvanisant de radio aussi, Radio Canada, Inter ... La Grande Librairie ... que j'écoute adossé à un mur de la rue voisine, observant un enfant mangeant, à travers la fenêtre d’en face incrustée dans cette bâtisse d’un ocre rougeoyant, sa petite glace à l’eau, pendant que sa mère s’affaire à je ne sais quelle tâche lui faisant faire d’incessants aller-retours, et son fils, imperturbable. La glace d’abord. Le reste, on verra! Je ne suis pas le plus proactif des touristes, mais m'injecter ces petites doses d’humour et d'intelligence radiophoniques me redonnent le sourire après mes 3 dernières semaines de marche sans relâche, difficiles, à sillonner entre découvertes, rencontres … et narcotrafic… et dans l’attente, aujourd’hui, que mon dos guérisse... Cette pause m’apaise l’esprit, et la diversité des gens que je rencontre m'élève. Ame, son mari Ian et leurs enfants qui me sortent et m’invitent à toute occasion, m'intégrant à leur communauté de “couples mixtes” avec enfants, me faisant rencontrer leurs amis et goûter les meilleures pizzas qu’il m'ait été donné de manger… Sous l’observation amoureuse de ma part de la fille de la propriétaire… mais déjà mariée, mais déjà 4 enfants en stock… À passer du temps avec Ramiro et sa famille, cet instituteur rencontré dans un village reculé des montagnes et qui s’est fait mission de me faire découvrir la région, de me la faire aimer, et je crois aussi de me faire tomber amoureux de sa grande soeur pour que je reste dans les environs! Me confiant le guidon de son petit scooter à bord duquel nous évoluons tous les 3, manquant de le fracasser à chaque “tope”, dos d'âne mexicain d’une intensité rare, devant en descendre souvent pour ne pas rester bloqués...Erika, cette artiste peintre, completement folle et si intéressante… Francis, mon coloc philosophe, Fernando, le manager du restaurant où je loge, qui comme Ramiro eut un père engagé en politique, mais un père qui fut plus chanceux que l’autre. L’assassin “politique” se trompa de cible et ce fut son ami qui s'écroula à ses côtés, dans la rue. Il vit toujours. Fernando me fit découvrir la vie nocturne de San Cristobal, sur cette terrasse de café-théâtre à la gloire de Frida Calo… Soirées électro-mexicano underground foulant les toitures… Et puis Jésus, avec qui Ame me mettra en contact. Chercheur pour le compte d’ECOSUR et avec lequel je parle longuement des problèmes de la ressource en eau dans la région, des changements climatiques, et de Coca-Cola qui pompe l’eau des nappes phréatiques.

J'ai eu droit à mes premiers "bandits" dans ces montagnes. Je voulais éviter une section de la route fédérale où je ne me sentais pas en sécurité, sur laquelle on m’avertissait depuis plusieurs jours déjà que j’allais “me faire tuer”, où je craignais la traversée d’une ville et la rencontre de “mon petit guatémaltèque” sans papiers avec qui je marchais 3 jours durant avant Palenque. Mais cette décision qui me jeta dans les bras de bandits quelques jours plus tard, m’évita aussi probablement bien pire… Mais ces lignes seront pour une autre histoire. Les bandits du jour me sont tombés dessus au passage d'un col dans un village, prétextant la prise d’une photo pour m'arrêter. Un, deux, trois hommes, et après 5 minutes ils seront 10, puis 15, munis de talkie-walkie, et fondant sur moi comme une mouche sur de la merde fraîche... la moitié complètement saouls. Pas de couteaux, pas d'armes à feu, ils n'en voulaient pas à ma personne, juste à un peu de pognon pour retourner boire. Pas de raison d’avoir peur donc… pas de raison de l’afficher en tout cas… se montrer sûr de soit et le regard dur. Mais une communauté saoule, c'est comme un douanier frustré par le manque d’affection que lui donne son être cher, plus tu discutes, plus tu t'enfonces. Donc tu paies et tu repars. Mon haussement de voix et refus de payer des débuts les surprenaient, ils n'osaient pas m'approcher. Puis le mastodonte du village arriva... et seul contre 15, la diversité des issues est restreinte. J'ai couru les 20 km de descente qui ont suivi, passant tant bien que mal ma frustration de ce vol. On m’apprendra que ceci est spécifique à ces communautés traditionnelles du Sud du Chiapas, et qu’il en aurait été de même pour tout mexicain n’appartenant pas à ladite communauté… le montant soudoyé aurait probablement été moindre.

Ces dernières semaines, il m’a été donné de voir des paysages fantastiques, de faire face à l'incompréhension et la crainte des communautés, à leur gentillesse et ouverture parfois aussi, à leur franche camaraderie. J'ai, à quelques reprises, crains pour ma vie… poignard en main sous ma tente… mais je suis bien ici, dans ce village aux mille couleurs, dans ce village aux mille visages. A me grandir culturellement, philosophiquement, et à travailler sur ce manque de confiance désormais inscrit en moi à placer mon oeil derrière la caméra, depuis que mon peu d’argent me fut subtilisé pour avoir pris un cliché de trop… mais il me tarde de repartir, de reprendre la traversée de ce beau et grand pays, de rencontrer et discuter et rire avec toutes ces personnes qui font l'âme du Mexique, un pays de joie où le sourire se donne comme une tape sur l'épaule.


"Dernière journée de marche avant San Cristobal après une nuit sous le zéro... et un taureau un peu trop proche de ma tente à mon gout."


"Soleil se couchant sur les montagnes lointaines depuis le petit village dans lequel je dormirai ce soir."


"Les chemins commencent enfin à sécher après deux jours de pluie, et après une ascention longue et fastidieuse, c'est l'heure de la descente."



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