Mexique d'un Océan à l'autre ...

... Vagabondages Transamericains

Nicolas Marchand - A pied à la rencontre des Hommes

Chroniques de voyage ... Traversee des Etats-Unis a moto
Novembre-Décembre 2017

Nuit d’albâtre... (Read the translation by Kurt Ramler)

La campagne défile lentement dans une atmosphère d’apesanteur où les derniers rayons de lune éclairent la brume, flottant sans but, m'enveloppant, me relâchant. Ces nuages de bas étage jouent avec moi comme un saoulard de fin de soirée qui irait mettre sa pièce pour une dernière partie de flipper. Je vogue dans un voile blanchâtre qui laisse transparaître les églises parsemées sur le bord de route telle une mauvaise herbe que rien n’achève. Petites, plus petites encore, faites de tôle parfois, à moitié délabrées pour certaines mais toujours présentes. Toujours plus. Je ne m’etonnerais pas d’en voir sortir 3 fidèles venus faire leur prière du soir. A chacune son slogan pour l’attirer, le fidèle. Il est étrange le ressenti au guidon de Suzie. J’ai l’impression d’entrer en territoire fantastique, entre rêve et réalité, comme si mes yeux de par ces fines gouttelettes d’eau en suspension doutaient de la perception de ce qui se trouve de l’autre bord du rideau d'albâtre. Suzie, c’est ma monture. Suzuki gs 400 de 1979, qui me porte tant bien que mal, plus mal que bien, depuis les petites routes québécoises aux allures de fin d’automne. Et Suzie, ce soir, elle fait des siennes. Minuit approche et je suis sur la route depuis 7 heures ce matin. J’ai quitté Steeven et Jenny sous la pluie. Un câble d’embrayage et une batterie plus tard, c’est la panne sèche … ou presque. Chez Suzie, le compteur de vitesse ne fonctionne plus … et le compteur kilométrique non plus. Pratique.
Je fais les derniers mètres à la faible lueur de mon phare, plus d’explosion dans le moteur depuis que j’ai viré sur ce petit sentier sablonneux sinuant entre champs et forêts. Et puis rien. Une partie du champ en hauteur sur ma droite n’est pas cultivée. Au troisième coup de kick la moto redémarre le temps de monter le talus avec tout mon bardas, et la tente installée je lève mes yeux. Une Voie Lactée de Caroline du Sud. C’est loin d’être la première fois que je plonge des minutes durant dans la noirceur du ciel, mais l’extase reste la même. Comme ne pas se détacher des flammes du feu que votre grand-père allume avant de vous apprendre un nouveau jeu de cartes “Eh allez p’tit gars, concentres-toi donc. Donc là quand je retourne cette carte, c’est l’atout pour toute la manche. Quittes dont l’feu des yeux, tu vas te les abimer! …”. Alors je m’installe, règle mon appareil photo. Pas mal, mais peux faire mieux … Et je prends des photos, et je pose dans la nuit, et … et mon oreille est attirée par un bruit de broussailles à cinq mètres de là dont je peine à percevoir le mouvement. Puis un pas. Lourd. Etouffé. Pénétrant. Puis un autre, et des broussailles qui s’agitent de plus belle. Mon coeur bat, et la peur pointe. Et là …

“Wow man, c'était quoi cette bestiole? Tu l’as vue? Eh j’ai le coeur qui bat plus fort rien qu’à t’écouter …”
Lui, c’est Jim, l’apprenti de Scot. Et Scot, le papy qui vient d’accepter de jeter un coup d’oeil à ma moto. Parce que Suzie, elle ne démarre plus. Batterie neuve, bougies neuves. Rien.
Ce matin-là j’ai roulé 30 miles avant que la peur de tomber en panne ne me prenne et me fasse quitter l’interstate. Un autre papy, Winston, me transporte à travers la ville d’Auburn dans son vieux F-250 des années 1990 avec la moto à l'arrière … un vrai diesel, de ceux que tu respires avant même de presser l'accélérateur. Il a dans les 70 ans Winston, et un mâle, ça reste un mâle. Faisant remarquer la petite minette de 45 ans, mini-short, promenant son chien sur le trottoir d’en face, et signalant sa satisfaction au seigneur … avant de gentiment s’énerver contre la voix du gps prononçant mal une lettre de rue. “... O-pe-li-ka - Opeliiika - in 200 yards turn right on Opelika - Opeliiika - in 100 yards turn right on Opelika - Opeliiiiika!!!” Et puis il abandonne. Le premier garage fut un échec, et le deuxième mal parti.
“Je ne veux pas être le porteur de mauvaises nouvelles, mais tu as une Suzuki, et ici on ne travaille que sur Yamaha …”
“Vous plaisantez, pas vrai?”
“J’ai bien peur que non, c’est notre politique, on ne travaille que sur Yamaha …”
Avant que j’aie le temps de lui signifier ce qu’il pouvait bien faire avec sa petite barbichette et sa queue de cheval de babacool sur le retour, Winston me coupe dans mon élan … Il doit y avoir une sorte de message codé entre les deux, une réminiscence des années 60 que je ne saisis pas, LE mot prononcé qui sous la bienveillance de Dieu - parce que visiblement Dieu a beaucoup à faire dans le débat - donne à ces deux êtres un début de complicité. Lui disant que je pense savoir quel est le problème et sous deux paires d’yeux insistant et un peu remontées, les sourcils obliques, le front plissé et une tension palpable dans les lèvres, Scot cède et regarde la moto, qui se retrouve sous ses doigts après que Jim m’ait aidé à la descendre du pick-up.

“- Et alors, c'était quoi la bête?
- Ah oui, c’est ça, alors ses pas se faisaient de plus en plus pressants …”
Mon coeur bats de plus en plus vite, et la peur me prend. Mais qu’est-ce qui peut être suffisamment gros pour que … CLAC!!! Il est des sons que vous entendez et d’autres que vous percevez. Et il y a ceux que vous ressentez, qui vous pénètrent et vous glacent le sang, courent le long de votre moelle épinière, excitant vos nerfs de signaux électriques qui remontent le temps d’une coulée de sueur froide jouer dans vos neurones, passant d’une dendrite à l’autre … et vous savez. Une demi-seconde et l’image s’en forme quelque part dans les circonvolutions de cette boite cranienne, mêlée d’une boule à l’estomac réveillant vos instincts... “Putain, c’est un alligator!!! Ostie de tabarnak ya un ostie d’crisse d’alligator tabarnak!!!”
Un claquement de mâchoires d’une puissance effroyable …
L'adrénaline, jalouse probablement de ne pas avoir eu sa place jusqu’ici s’en mêle. Il faut penser. Vite. VITE! Je saute sur la moto. Et je suis là, au milieu de nulle part, debout sur ma selle, mes bâtons de randonnée en main, pointés vers les broussailles - mais en quoi me protégent-ils vraiment … je ne me sens cependant pas encore l'agilité d’un Crocodile Dundee pour prendre en main mon poignard et affronter la bête - et j’attends. Et j’entends. Et ça remue. Deux pas, un autre, et encore un autre. Les broussailles. Et mon coeur souhaitant s’arracher à ma poitrine. Et puis plus rien. Pas de claquement, pas de pas, pas de broussailles. Rien. Mes battements de coeur se perdent dans la profondeur de la nuit. J’attends cinq minutes et redescends de la moto. Toujours rien. Il faut que je parte d’ici. Mais pour aller où? Avec une moto qui ne démarre qu’à peine et toutes les affaires à pacter … je vais faire tant de bruit que cette fois-ci il ne se contentera peut-être pas de se manifester … Non, je reste ici, et je me couche en faisant le moins de bruit possible. Je ne le dérange visiblement pas tant. Je reprends quelques photos, et me glisse dans mon duvet, luttant pour ne pas m’endormir … Et s’il decide que finalement je le dérange en pleine nuit? Si … Et je m’endors … Un oeil, juste un oeil … Le sommeil gagne toujours …

“Je ne sais pas comment tu as fais mec …
- Je n’avais pas vraiment le choix, et puis le matin mes yeux se sont ouverts au soleil levant, et j'étais toujours là …
- Eh Scot t’as entendu? Il a dormi a côté d’un Alligator …
- Tu dois avoir un ange-gardien mon garçon, je ne vois pas d’autre explication … et ton allumeur … Ha! il est à points, je m’en doutais, putain de Suzuki à avoir toujours un train de retard … Mais tu as de la chance, je suis probablement un des rares de ce bord du Mississipi qui peut réparer ta moto, vu son âge …
- Vraiment?”
Et il m’explique. La récession. Le tiers des magasins moto ont fermé aux Etats-Unis suite à la crise de 2007 et tous les vieux de la vieille sont partis. Et lui, il a 67 ans, et il ne peut toujours pas la prendre sa retraite …
En 30 minutes l’affaire est pliée et il me montre comment faire le réglage, puis me fait faire le tour du propriétaire avant de s'échapper sur un petit scooter, ne voulant pas que je le paie. Solidarité de motard qu’il me dit.
“- Ne te fies pas aux apparences, on l’a modifié ce scooter, ce n’est pas pour les amateurs, il est plus nerveux que la plupart des motos qu’on répare.”
Avant de partir Scot m'avait indiqué un parc national ou planter la tente, mais il est déjà tard, et j’ai un lit qui m’attend a la Nouvelle-Orléans.

Il est 17h. Il me reste 600 km. Je roulerai toute la nuit. Soupant a Montgomery, ville ou Rosa Parks il y a 62 ans refusa de s'asseoir à l'arrière d’un bus dans la section réservée aux noirs … puis passerai au large d’Atlanta, me ramenant aux souvenirs de ces vacances en Angleterre dans le petit cottage de Celia à regarder sur l'écran de la télé miniature les JO et la victoire au 100 m de Donovan Bailey, dans une ambiance de grisaille et petits murets. Une époque ou l’illusion de devenir un grand athlète me berçait le soir. Et une réparation, encore. Je me trouve un bâtiment à l'écart de tout et me cache derrière pour dormir quelques instants, à cheval sur la moto. Réveillé 1h30 plus tard par une voiture tournant dans le coin. A 6h30 mes yeux piquent et je commence à somnoler au guidon de Suzie … et elle a beau avoir son caractère, elle n’est pas encore, comme d’autres, douée d'autodétermination, cette demoiselle, mais nécessite que je la guide. Nouveau petit somme pendant lequel on me propose un oreiller pour être plus confortablement installé.

J’entre en Louisiane après 14 heures de route. Le Soleil se lève sur le Lac Pontchartrain et rayonne à travers la brume d’une fraîche flamboyance aux teintes d’aurore. Je roule entre deux ciels. Nouvelle-Orléans me voilà.


Prêt à repartir après deux heures de mécanique dans ce petit sentier tranquille du fin fond de la Caroline du Sud


Quelques minutes avant que mon voisin à sang froid perde patience...


Devant le garage de Scot. La moto réparée et pactée je suis prêt a repartir, quand Jim me fait remarquer que mon plateau arrière est complètement usé ... New Orleans lui semble bien loin ...



Pour me laisser vos commentaires, c'est ici !!! :)

Eva, le 25 Janvier 2018
Génial Nico! Hâte de lire la suite! Bonne route à Suzie & toi! ;)



Bruno-Charles, le 25 Janvier 2018
Tout un pouet... poète!



Martine, le 25 Janvier 2018, "Un super bon début".
J'adore ta façon de raconter le début de ton aventure. Ça me rappelle ce que ton prof de français en 1ère t'avait dit: "tu as une plume"
Tu as de belles envolées lyriques et poétiques.
Tu as réussi à me donner quelques bouffées d'angoisse avec ton récit de ta soirée caïman. Et pourtant je savais déjà.
Sympa aussi le petit clin d'oeil à ton grand-père. Et les JO d'Atlanta à la TV chez Celia, je n'en avais pas le moindre souvenir: En 96 au retour d'Ecosse.
Continue á nous régaler de tes compte-rendus.
Bisous.