Mexique d'un Océan à l'autre ...

... Vagabondages Transamericains

Nicolas Marchand - A pied à la rencontre des Hommes

Chroniques de voyage ... Traversee des Etats-Unis a moto
Novembre-Décembre 2017

El Paso...

“Hum bébé, tu sais comment t’y prendre!”
Lui, c’est Lupe, le copain d’Eddie. Et Eddie, c’est le mec à côté duquel je suis assis à discuter depuis une dizaine de minutes dans ce bar coloré à la population essentiellement masculine du centre d’El Paso. Cette ville, j’y mets les pieds parce que Jack y est passé. Kerouac. En transit. Seul, avec sa mère, avec Neal. Direction LA-SF, direction Mexico. A probablement noyer ses heures d’attentes dans les établissements disponibles. Alors je voulais voir à quoi elle ressemblait cette petite ville frontalière. En face, Juarez, faisant partie des dix villes mexicaines au plus haut taux de criminalité. 56 assassinats reportes par 100 000 habitants, par an... 47 fois plus qu'à Paris ou Montréal. Et après cette journée de moto aussi excitante qu’exténuante, j'avais besoin d’une bière. Rien d’exceptionnel. Une bière fraîche, et au lit.

10 heures. Je quittais Roswell le matin même après ma première douche chaude en une semaine - après ma première douche en une semaine -, enfourchant Suzie en direction des White Sands, petit désert au milieu du désert. Dunes de sable blanc, gypse effrité, de la neige par 25 degrés cerclée de sèches montagnes brunes. Après avoir sillonné dans quelques vallées étroites s'élargissant sur de doux reliefs mongols, ça se met à grimper. Et à grimper. 6ème, 5ème, 4ème. “Vous êtes à 1500 mètres” … “Vous êtes à 2000 mètres” … Merde ça caille putain ! Je disposais seulement de cartes routières, pas de cartes topographiques. Malin. Des visages à la peau de plus en plus tannée, et allusions au Apaches sur le bord de route. Je suis chez les Apaches ? Sérieux ? Je voudrais m'arrêter, descendre, regarder, discuter, prendre le temps. Mais j’ai froid. Et je n'ai pas le courage de dépacter la moto pour aller chercher au fond d’un sac doudoune et mitaines …. Alors je continue, les coudes serrés, les jambes pliées, le buste penché. Se glisser dans l’air, autant que possible. Fendre cette atmosphère qui m’entoure et me glace le sang, refroidi mes doigts, crispe mes genoux et se fait dresser mes poils, un à un. J’ai l’air d’un Valentino Rossi des années 70 … à 50 km/h … qui ne sait pas où il va.

12 heures. 2500 mètres. Col de la Montagne Apache. Eh bien si, j’y suis bien chez les Apaches ! Les pentes se sont arborées d’un couvert d'épineux peu dense sous lequel glanent les chevaux. Les faces au teint mat sortent des maisons de bois éparpillées à flanc de montagne. Je suis chez les Apaches ! Je ne sais pas pourquoi, mais je suis content. On oublie l’horreur, l’extermination, le parcage dans les réserves, les luttes pour les droits des autochtones. Je suis chez les Apaches ! Ca et les Sioux. Probablement les deux tribus qu’on connait depuis notre enfance d’occidentaux gâtés. Mais je n’y peux rien, je suis content et un sourire me fend le visage et me réchauffe le coeur. A défaut des mains. Ou des genoux. Ou des poils. Ca se réchauffe un poil ? Sûrement. Un jour on apprendra peut-être que ces amas de kératine qu’on s’empresse de couper, tondre et raser, épiler, sont sensibles, ont une âme, une sensibilité, et profitent juste d’un environnement prospère pour se développer, avec lequel ils vivent en symbiose, le derme. Qu’un jour ils ont fait un pacte avec un grand barbu qui les a insérés dans notre code génétique … Alors les associations émergeront. “Défendons le poils!” … “Poil un jour, poil toujours!” … “Cessons le génocide du poil !” … Et le chien perdra son statut de meilleur ami de l’homme … On assistera à de véritables conflits et débats télévisés entre défenseurs du poil et défenseurs du statut du chien … Et on oubliera encore les crises humanitaires, les migrants, les famines ...Syrie, Yémen, Mali, et les autres. Les temps changent sans vraiment changer, et nous on reste là, les bras croisés à ne rien faire, à attendre que ça passe, à attendre que les journaux n’en parlent plus, à attendre que ces histoires ne viennent plus polluer une conscience qui nous échappe dans une société où le moi domine le nous. Où il faut étudier utile et rentable. Où le consumérisme passerait presque pour une nouvelle forme d’humanisme … promotions, black friday, spécial pour fêter l’ouverture du dimanche - mais ceux qui en profitent de l’ouverture du dimanche, ils ne le travaillent pas leur dimanche-. À être effrayés par ces hordes de migrants quand il y a 70 ans, c’est nous qui migrions, nous réfugions, fuyions. L’avenir ne sera jamais qu’une brève répétition de l’histoire tant que nous ne prendrons pas le temps de la comprendre, tous. Mais non … “Oh chérie coupe ces horreurs, faut qu’on file chez Auchan, ya une promo sur la viande hachée si on donne un euro pour la défense du poil” ... Bref, je me perds. Alors que je me demandais jusqu'à quelle altitude cette montagne allait me faire grimper, voilà que je commence a redescendre, bombant le torse, ouvrant ma veste pour le galvaniser de cet air chaud qui m’arrive. Et un scintillement parait au loin. Une marre de blanc dans l’ocre environnant à 50 km de là, comme le fin nappage étalé sur un de ces gâteaux immondes ,étiquetés United States of America.

14 heures. Les voitures de touristes défilent dans cet environnement blanc. Elles défilent, font le tour, et repartent pendant que mes pieds foulent une neige qui ne crisse pas … et la sensation d'être transporté dans un autre monde vous prend. Des grands espaces où se dessinent un horizon de Degas, votre champs visuel se réduit, se confine. Et Mueller arrive, nus en moins. Les kilomètres deviennent mètres et vous nagez dans cette houle de sable blanc, dans cette tempête de ciel obscur. Mais le temps passe, et il me reste deux heures de route pour El Paso.

16 heures. Suzie démarre au quart de tour et je dis au revoir à cette mer d’écumes pour me frayer un chemin dans l’immense plaine aride où les petites chaînes de montagnes qui s'étalent dans l’horizon rougeâtre ont des allures de dos de crocodiles sommeillant d’ennuis. Je navigue dans cet environnement de monstres géants que j’imagine se lever et se déplacer de quelques kilomètres, trouvant un emplacement plus approprié pour les deux prochains millions d'années.

WHITE SANDS
MISSILE RANGE 27 miles

Tiens, pourquoi ils ne mettent pas la distance pour White Sands? White Sands, c’est le village à partir duquel je pique vers le Sud. Les petites routes qui me mèneront à El Paso … enfin je croyais. Un kilomètre après la sortie, je m'arrête. “Zone à risque. Tirs de missiles. Sol contaminé. Ne rien toucher. Ne rien ramasser.” Plutôt que de la peur, un flux d’excitation s’empare de moi. De courte durée.
“- Tu es militaire?
- Non.
- Alors demi-tour …”
La base militaire coupe la route, et impossible de discuter. “Eh merde … me font perdre deux heures ces putains de militaires …” L’excitation devient frustration, la joie colère … connards. Et mon oeil capte un brin de lumière dans le rétroviseur. Je m’arrête. “Merci trou d’cul”, que je me dis. Et je prends le temps, parce que ce temps-ci, il n’est pas perdu. Ce temps-ci, je m’en délecte. Le Soleil se couche et la frustration passe. Les derniers rayons qui percent les montagnes me caressent tendrement.
Une heures plus tard je suis en vue d’El Paso. Une Suzie en grande forme pour encore quelques minutes me porte vers le fond de la vallée illuminée de millions d'éclats. Discernant dans leur noirceur ces sommets qui entourent les villes. El Paso, Juarez, et un mur entre les deux. Et une Suzie à présent à l’agonie dans ces embouteillages de parade de Noël.

22 heures. Fais le tour des bars et boîtes du quartier et m’installe au comptoir du plus calme d’entre eux. Après une première bière et 10 min de conversation avec Eddie, Lupe nous coupe.
“- Nico, t’es homo ou hétéro?
- Hétéro, pourquoi?
- Et c’est ta première soirée à El Paso?
- Ouais …
- T’es au courant que tu la passes dans un bar gay là?
- Euh … non … ah si !
- Eh bah on va trinquer à ça !!!”
Un rapide coup d’oeil, et oui, je passais bien ma première soirée à El Paso dans le bar gay du quartier. Bouteille de champagne arc-en-ciel, photographies évocatrices, et vraiment, vraiment beaucoup d’hommes dont je me rendais compte qu’ils me dévisageaient avec un intérêt certain.
“Ok, je te paie ta prochaine bière” qu’il me dit Lupe. “Bébé, tu lui fais dressed-up?” Il appelle tout le monde Bébé, Lupe, et ca énerve un peu Eddie, gentillement. Dressed-up, c’est du sel étalé sur la bouteille et un citron à demi inséré dans le goulot, à croquer. Je ne vous fais pas de dessin. Mais sur le moment, toute représentation phallique de cette petite bouteille de bière mexicaine à lécher m'échappe … Je ne la comprends que le lendemain, encore quelques gouttes d'éthanol dans les veines, reprenant mes esprits sous la douche et éclatant de rire au passage.

“Tu vois bébé qu’il sait s’y prendre ! il a du potentiel non? - Arrête Lupe, tu vas le gêner!” Et moi de répondre “Bah oui je sais m’y prendre, pas la première bière que je bois quand même” … à côté de la plaque pour moi, une crise de rire pour eux. A partir de là, les verres défilent sans que je ne débourse un seul dollars. Une bière, une autre, un shooter, deux, trois. “C’est de la part de ce gentleman …” , m’indique le barman aux biceps plus gros que mes mollets. Le gentleman, c’est le patron du bar. 60 ans, metrosexuel a moustache grisonnant, dont le clin d’oeil s’accentue à mesure qu’il lève son verre. Je lui renvoie un sourire de remerciement et avale ce contenu de je ne sais quel alcool, pendant que Lupe a déjà prévu les deux prochaines tournées. “C’est qui votre compagnon?” leur demande un ami pendant qu’il glisse une main dans l’ouverture de ma chemise. “C’est Nico, mais oublie, il n’est pas homo. - Dommage …” Je saisis un peu mieux les regards accentués portés sur une belle fille dans un environnement où la testostérone vient piquer les narines. “Tu veux venir chez nous pour un after? - Euh … ouais.” Après nous être procurés un pack de bière au “marché noir”, dealant avec le barman a l’arrière du bar, le moteur ronflant, nous voilà partis dans la vieille merco sur des airs de Manau … ils voulaient de la chanson française ... et c’est le seul truc qui m’est venu à l’esprit, un peu imbibé que j'étais. Ils aiment, je chante, on rit.

2 heures. Nous rendons dans la ruelle à l'arrière de la maison des parents de Lupe. Il fait bon. Juarez s'étale à perte de vue au Sud, et on discute. Lupe gère une boutique d’objets d’occasion, et Eddie est prof de maths en collège. Il vient de reprendre un master, et c’est dur. A l’école toute la journée, à l’école le soir. On parle de leur vie, de politique, de Trump. De la mère d’Eddie, qui malgré son passeport américain est persuadée que l’immigration va venir la chercher et la conduire à la frontière maintenant qu’elle a un plat alsacien au safran pour président. Mais Eddie il ne s'y oppose pas à Trump. “Je n'ai pas voté pour lui, mais il a été élu, il faut lui donner sa chance, non?” qu'il me glisse à l’oreille pendant que Lupe est parti se vider la vessie. Encore un muret de pierre qui va regretter l'existance de ces bières qui vous font pisser avant de vous saouler. “Je t’ai entendu Bébé !” Lui Lupe, Trump, c’est pas son pote. La discussion nous tient une bonne heure. Trump, Mike Pence, le mur, les dreamers. J'écoute avec intérêt et leur dis ce que j’en pense. Si le malade stupide est voué a quitter son poste, il sera remplace par un autre, mais intelligent celui-là, malade et intelligent. L'un se contente de défaire huit ans d'Obama, l'autre voudrait défaire 150 ans de Darwinisme. Et en France, c'est un 20ème siècle de progrès sociaux qu'on défait à petits feux, semblerait que ce soit chacun sa merde. Mais comme toujours, on oublie l'Histoire qui nous fait. Et dans 50 ans on criera a la renationalisation des services, l'état réinjectant toutes les économies faites pour la "croissance". Rien ne se gagne, rien ne se perd, tout se transforme qu'il disait l'autre. Mais tant que les intérêts personnels et financiers surpasseront le bien commun, nous serons condamnés à témoigner de cette vaste supercherie de comédie humaine se mordant la queue. Peu importe le lieu. Peu importe l'époque.

3 heures. “Ca te dérange si je me fais un peu de Coke? - Fais ce que tu veux mec.” Pendant ce temps Eddie - il n’aime pas quand son homme prend des trucs, Eddie - me raconte que toutes les maisons du quartier sont reliées par d’anciens tunnels, mais que plus personne ne sait pourquoi ils sont là. Sûrement pour passer et cacher de la contrebande du temps de la prohibition, qu’ils me disent. L’ambiance est légère, agréable, on s’amuse bien. On parle de France, de Québec, de femmes, de mes relations, de la leur, d’environnement, de changements climatiques. “Les pergélisols? C’est quoi ça?” Alors j’explique. Changements climatiques, montée des eaux, répartition des précipitations, extinctions de masses ... et Trump. Les accords de Paris et comment son imbécilité aveugle m'a fait réaliser le peu de pouvoirs domestiques relatifs dont il dispose ce simpson à moumoute. Les états, les gouverneurs qui se mettent de l'avant, signent les accords de Paris. Les mégalopoles aussi. New York, San Francisco ... élégante extension des phalanges proximales à distales du médius envers un gouvernement dont la compétence en terme de questions climatiques et environnementales n'a d'égale que l'aptitude de leur commandant en chef a percevoir une femme autrement que comme un con sur pattes. "Sans doute ne devrait-il jamais y avoir d'autre raison au voyage que celle de mesurer exactement ses propres incompétences" fait dire Le Clézio ... certains devraient probablement voyager plus.
“- Demain on t'emmène à Juarez, tu vas voir, c’est une ville incroyable, et on y boit pour quatre fois moins cher!!!
- Mais c’est pas genre super dangereux comme ville?
- Naaah, c’est dans les journaux ça, mais en vérité, c’est super safe, on y va presque tous les jours …”
Ca me laisse un peu pantois …

4 heures. Ramené à mon hostel, je m'écroule. J'étais seulement sorti pour une bière …

9 heures. La porte s’ouvre dans un fracas de clefs qui me dressent sur le lit. Et le mal de crâne qui suit m'enlève tout espoir de bonne humeur matinale ... Je veux dormir crisse!!! … “Salut, moi c’est Alexander …” Le suisse s’installe, je reste assis plus par politesse qu’autre chose et on part à discuter. La connexion se fait. Je ne repartirai pas aujourd’hui, good night Suzie.


"Un kilomètre après la sortie, je m'arrête. “Zone à risque. Tirs de missiles. Sol contaminé. Ne rien toucher. Ne rien ramasser.” Plutôt que de la peur, un flux d’excitation s’empare de moi. De courte durée."


"La base militaire coupe la route, et impossible de discuter. “Eh merde … me font perdre deux heures ces putains de militaires …” L’excitation devient frustration, la joie colère … connards. Et mon oeil capte un brin de lumière dans le rétroviseur. Je m’arrête. “Merci trou d’cul”, que je me dis. Et je prends le temps, parce que ce temps-ci, il n’est pas perdu. Ce temps-ci, je m’en délecte. Le Soleil se couche et la frustration passe. Les derniers rayons qui percent les montagnes me caressent tendrement."


"El Paso, Juarez, et un mur entre les deux."



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Sylvain, le 23 Mars 2018
Salut mec dieu sais que je n'aime pas lire et pourtant j'attends toujours avec impatience de tes nouvelles et je voyage par procuration continue à nous faire autant rêver fier de toi c'est incroyable toutes les rencontres que tu as pu faire profite à fond bonne continuation à bientôt mon ami.