Mexique d'un Océan à l'autre ...

... Vagabondages Transamericains

Nicolas Marchand - A pied à la rencontre des Hommes

Chroniques de voyage ... Traversee des Etats-Unis a moto
Novembre-Décembre 2017

Holbox, environnement et boucle temporelle...

Trois semaines que je passais dans cet environnement qu’on retrouve habituellement dans les brochures de salles d’attente. De celles qui vous font rêver avant la nouvelle que vous ne voulez pas entendre, comme une anesthésie de l’esprit au désagrément à venir. Trois semaines qui ne paraissaient pas. Trois semaines à travailler pour le camping afin de payer mon emplacement, à parler environnement, et à profiter de la vie, ici, sous le soleil, dans une mer aux reflets émeraude. Et ce soir, avec Denys, nous prenions conscience de la “loop”, de cette boucle temporelle qui nous avait attrapé et refusait de nous laisser partir. Denys est un grand gaillard, une petite armoire à glace d’Europe de l’Est. Et tous les deux, on s’entend bien. Il est impressionné par mes aventures aux quatre coins du monde, et je tombe des nues quand, finesse slave oblige, il me raconte avec malice et légèreté les tours et détours d’une vie qui l’ont amené ici. Enseigner le Kite Surf, c’était ça ou combattre ; il ne voulait pas mourir. Trois mois qu’il est là, arrivé fin Septembre à la suite d’une tempête qui avait inondé l’île et où le seul emplacement hors de l’eau fut pour sa tente. De toute façon, il n’y avait pas de touristes. Il est mystérieux, le gaillard de l’Est. Son âge, je le devine à peu près, il ne me le dit pas. On se respecte, on se comprend. L’aventure, je la cherche. Elle lui tombe dessus. Et nos chemins se sont croisés à Holbox.

“- Nico, c’est bien hier qu’on a passé la soirée avec les deux françaises?
- Euh … non, c’était pas avant-hier? Ou il y a trois jours ? Attends... la semaine dernière ? Merde, j’en ai aucune idée!
- Haha, bienvenu dans la “loop” mon ami.
- C’était le soir où je t’ai fait goûter la prune de mon grand-père, non?
- Hum, la prune de ton grand-père … oui, et après je nous ai acheté la bouteille de Mezcal avec mon fonds spécial !”

Avant de sortir ce soir-là, nous avions partagé quelques rares gorgées de la prune de mon grand-père, confinée dans sa flasque que je ne sors que trop peu. Mais elle est précieuse cette eau de vie. Quinze à vingt ans d'âge, une réserve qui s'épuise. L’un des legs du père Breton. Et avec moins de 100 mL pour plus de 6 mois de voyage sur moi, je les choisis scrupuleusement mes testeurs. Une amitié ou sympathie sincère, et la certitude de la capacité à apprécier ce nectar à sa juste valeur. Parce que ce n’est pas seulement un parfum et la promesse de vous déchirer les entrailles, c’est une saveur qui vous élève et qui vous reste, là, quelque part au fond de la bouche pour vous en emplir les narines pendant de longues minutes encore. Et qui malgré l’action antiseptique évidente non recommandée par votre médecin, vous transporte à travers un savoir faire traditionnel dont les privilèges napoléoniens s’éradiquent depuis la fin de la transmission du droit de bouillir en 1959. Mao attaquait le Tibet, De Gaulle attaquait l’eau de vie. Et en bon Ukrainien qu’il est, Denys, sur son petit nuage, me répliqua.

“- Tu sais ce que tu viens de faire là !
- Euh … non.
- On ne peut plus boire que des trucs forts maintenant, autrement on sera malades.”

Trois mois qu’il économisait à droite à gauche sur ses petits bouts de paie afin de savourer avec un ami qui finirait bien par se déclarer un jour une délicieuse bouteille de Mezcal. L’ami, c’était moi.

Je devais y être depuis déjà un sacré bout de temps dans la loop, mais à présent je la sentais, la ressentais, pénétrer ma mémoire, mon sommeil, mes envies… Incapable de faire ressortir un jour d’un autre, d’identifier une soirée. Les jours se ressemblent, les soirées se ressemblent, les gens se ressemblent. Une version tropicale de dodo-travail-dodo.

Sadao nous écoutait converser, souriant aux récits de nos nuits de débauche, sa Corona à la main, assis que nous étions à une table de la terrasse du Tribu. Sadao est un de mes bons amis, c’est aussi la personne que je viens interviewer sur l’île pour parler écologie et environnement. Il est le mari de mon amie Kim, rencontrée au début des événements de ce que les journalistes nommeront plus tard le “Printemps Érable”. Parlant, revendiquant, manifestant côte à côte avec notre petit groupe d’amis, pendant des semaines, des mois. Un mouvement étudiant qui se transforma en mouvement social et l’impression de vivre mon Mai 68 à moi, quand près du fleuve à Montréal, Gabriel Nadeau-Dubois s’enflammait du bout de son micro. Une victoire et un gouvernement qui part. Une annulation de la hausse des frais de scolarité, une annulation des contraventions des centaines d’étudiants arrêtés au cours du conflit, la fin de la loi spéciale 78. Mais une hausse quand même, un manque à gagner prélevé sur les crédits d’impôts et mis en place par les gentils. Eux, c’étaient les gentils pourtant ! Eux qui arboraient fièrement notre carré rouge au sein de l’assemblée pour s’en torcher une fois élus. Ce n’est pas ça, la politique? Il n’y a pas les gentils et les méchants? Non? Il en aura au moins résulté, j’espère, la prise de conscience d’une génération. Mais la fin du vote stratégique n’est malheureusement pas pour tout de suite, le problème d’un système électoral uninominal à un tour, qui ne répond plus, je crois, aux enjeux grandissant du monde d’aujourd’hui. Et le leader étudiant est devenu député. Une aventure qui crée des liens. Qui crée des bombes lacrymo dans la gueule aussi, mais ça c’est une autre histoire.

Avec Sadao nous nous étions vus deux semaines plus tôt pour discuter des problématiques environnementales de l’île et de la réserve qui l’entoure. Et les défis sont nombreux. Au premier rang, la surexploitation touristique de la région. Avant 1980, Cancun n’était qu’un point sur la carte, un petit village de pêcheurs, et en 35 ans le village est devenu grande ville, le plus gros centre touristique de la Péninsule du Yucatan. Un tourisme aux allures de Spring Break pour certains, plage et alcool n’allant pas l’un sans l’autre ; un tourisme naturaliste pour d’autres, aller voir ces espèces que sa propre présence met parfois en danger. Et un peu de culture entre les deux, on vadrouille d’une pyramide Maya à l’autre. Baleines blanches, jaguars, tortues de mer, espèces d’oiseaux à n’en plus compter, et de la mangrove. Les baleines blanches forment l’activité économique principale de l’île du fait du tourisme qu’elles attirent. Mais depuis quelques années, il faut aller de plus en plus loin pour les voir, me dit Sadao. Il y a d’un côté une surexploitation des ressources de pêche dans la région avec 80% de l’activité provenant de ce secteur, alors même que les baleines se nourrissent de planctons, d’oeufs de poissons et de poissons. Et, d’autre part, un tourisme qui, s’il n’est pas respectueux, fait tendre les baleines à garder leurs distances. “Mais ce n’est pas notre seul problème, il y a la Mangrove aussi”. La Mangrove, c’est cette forêt tropicale à la fois dans et hors de l’eau, ces racines apparentes abritant une faune et une flore qu’on ne retrouve dans nul autre écosystème. Et c’est aussi l’un des poumons de la planète, en plus de protéger les rives d’une érosion certaine. Elle est protégée et elle va bien, la mangrove. Mais la pression touristique pousse les populations locales à vouloir acquérir toujours plus de terres pour un développement immobilier toujours plus grand. Hôtels, restaurants, … et destruction d’une partie de ce poumon protecteur comme un cancer qui n’en démordrait pas. On la coupe, on la brûle, et le temps de se créer un espace constructible, on détruit aussi l’habitat de dizaines d’espèces, on fragilise les rives.

Une partie du travail de Sadao consiste à étudier ces projets de développement touristique, de les approuver, de les refuser. “Les gens ne font pas le lien entre ce qu’ils font et les conséquences”. Projets d’hôtels dans la mangrove ou en bord de plage alors même que la dite plage a perdu 25 à 30 mètres ces 30 dernières années. “Holbox n’est qu’un vaste banc de sable, et plus la mangrove en sera éliminée, plus l’île sera à risque de se déplacer, de migrer après chaque tempête, chaque ouragan, et peut-être un jour de disparaître”. Lors d’ouragans puissants, l’île se retrouve submergée et les habitants doivent le plus souvent évacuer. Alors conjuguant montée des eaux due aux changements climatiques, violence des tempêtes et déforestation d’un écosystème assurant la stabilité de ce banc de sable, il est aisé de s’imaginer la mort annoncée, à long terme, de la petite manne touristique. Mais il y a aussi le problème des déchets dans ce coin de paradis. Déchets au sein du village avec un système de gestion du recyclage et du compostage quasi inexistant que d’autres comme mon ami Rama, mon Don Juan de Castaneda à moi, essaie de mettre en place. Mais déchets sur les plages éloignées de l’île aussi qu’une ONG vient nettoyer une fois par année. “On n’a pas d’étude, mais comme la plage ne peut pas être nettoyée régulièrement, il est fortement probable qu’il y ait un impact, notamment sur les oiseaux qui vont ingérer ce plastique”. Plastiques qui dérivent de Cuba et d’autres îles des Caraïbes. “On fait de l’éducation à l’environnement aussi, on essaie de sensibiliser les communautés, on les paie pour qu’ils travaillent pour nous, aident à nettoyer, mais on a pas beaucoup de ressources, et ils font trois fois plus d’argent avec le tourisme, alors pourquoi prendre soin de leur environnement dans ce cas là, ce n’est pas facile. Ce qu’ils ne réalisent pas, c’est que s’ils ne prennent pas plus soin de leur environnement, les touristes finiront par ne plus venir, les baleines blanches non plus”. Il y a peu, un projet de développement touristique a été refusé. Enfin … pour le moment. Plus de 7000 chambres/cabanes réparties le long d’une plage de 25 km, à moitié dans la mangrove, le tout muni d’un héliport. Un complexe de luxe. Mais les municipalités aimeraient développer la région comme Cancun et donner l’opportunité aux habitants de faire de l’argent. Et s’il n’est pas le seul dans son organisation, Sadao est le seul représentant de son organisme gouvernemental à temps plein sur l’île et fait figure d’autorité en matière d’environnement. Mais là encore, rien n’est simple. Il y a 50 ans seules les populations locales vivaient ici, quelques familles, pas plus. Et Sadao, bien que Mexicain, bien que venant de Cancun à 1h30 de là, n’est pas un local. “Ca reste une communauté relativement petite, et quand je dois refuser des projets ou faire des signalement parce que les normes environnementales ne sont pas respectées, je sens les regards parfois dans la rue, je suis celui qui les empêche de faire de l’argent”.

“- Vous avez fait quoi pour Noël?” Nous demande Sadao.

Nous échangeons un regard avec Denys et éclatons de rire. Sadao nous regarde, le sourire en coin, d’un air interrogateur. On lui explique. Aucun de nous n’avait rien de prévu. Je m’apprêtait à cuisiner, Denys rentrait du village. Il n’avait pas pu se trouver une table dans un resto. Alors nous avons mangé ensemble et commencé à discuter. C’est là qu’on s’est vraiment rencontrés. Puis nous sommes sortis boire une bière, puis deux, … Rencontrer à tour de rôle ses étudiantes et étudiants de kite surf, certains déjà électrisés par un peu d’anti-poudre de perlimpinpin, d’autres dansant au rythme des musiques latino, comme habitées d’une fièvre que seuls les mouvements de leurs corps transpirant cureraient. Et on a dansé, et on a bu, et dansé, tous ensembles, pour une nuit qui n’en finissait pas, se demandant par quelle cheminée le Père-Noël allait bien pouvoir descendre. On s’est arrêté de raconter, échangé un nouveau regard, et à nouveau éclaté de rire.

“- Et après on a essayé d’aller voir un peu de bioluminescence, bien accompagnés, gentleman que nous sommes… mais essayé seulement … Ah si je me souviens aussi, on en a vu plus tôt dans la soirée, la plage juste derrière le Hot Corner … Fallait qu’on pisse un coup et au contact de l’eau, ca s’est illuminé ! On était comme deux glands qui pissent dans la neige, à faire de la lumière dans la mer.

- Et ensuite?

- Ensuite le lever du Soleil est arrivé bien plus rapidement que prévu! Un de vous deux veut un autre cocktail? J’ai encore des coupons que m’ont donné les deux américaines qui partaient hier, en fait ce sont les mêmes que tout à l’heure mais ils ne me les ont pas pris au bar, donc j’ai vite remis ça dans ma poche!”

On se débrouille comme on peut pour profiter pleinement d’une île dont le niveau de dépenses est en-dehors du budget assigné. Les restos, les bières, les cocktails, je me les suis pour la plupart fait offrir. Je ne les ai pas quêtés. Mon histoire, mon aventure, amuse, intéresse, intrigue. On m’invite, on veut en savoir plus. On se soucie du changement climatique et des problèmes environnementaux, et comme j’ai un doctorat en la matière on s’imagine que je dispose de toutes les réponses. Mais des fois, je ne sais pas. Je ne quête pas, mais je ne refuse pas. Et en 3 semaines je dépenserai ce que la plupart des visiteurs dépensent en une à deux journées.

Même si le développement de l’île est pour l’instant limité, du fait notamment de la présence de la réserve naturelle et des contrôles mis en place, ce n’est pas le cas d’autre parties de la Péninsule du Yucatan, avec une affluence toujours plus grande de promoteurs et de migrations internes au Mexique. Les gringos viennent de plus en plus nombreux dépenser sans compter pour certains leurs beaux billets verts dans ces “tout inclu” avec alcool à volonté. Cancun prenant des allures de Miami du pauvre. Et pourtant la montée des eaux annoncée devrait en engloutir une partie de ces terres tropicales dans moins de 40 ans. Comme si plutôt que de conserver au mieux on s’empressait de tirer la moindre ressource de ce qui serait encore exploitable, tout de suite, maintenant. Les agences fédérales construisent une nouvelle autoroute qui traverse la Péninsule et réduit les distances. Et ce genre d’aménagement se constate dans le tourisme qui arrive sur l’île. “Avant les gens venaient pour une semaine, maintenant il restent de un à trois jours, et c’est un tourisme de masse qui a un impact environnemental beaucoup plus fort”. Et comme toujours, comme partout, développement économique de masse et protection de l'environnement ne font pas bon ménage et il est difficile de faire respecter des lois. Pourtant d’autres solutions sont possibles, et ce ne sont pas les initiatives qui manquent de part le monde. Initiative comme celle que Kurt, ce grand américain un peu fou au coeur d’or rêve de mettre en place, ici où ailleurs. Alliant tourisme écologique et une valorisation des terres vierges de mangroves et des communautés par de la permaculture, par des énergies renouvelables. Les idées foisonnent dans cette tête au regard rieur.

Sadao explique à Denys ce qu’il fait dans la vie et les deux partent à discuter, puis nos boissons quasi gratuites terminées nous nous en retournons. Arrivons dans l’espace commun de notre camping, en ayant pris garde de ne pas nous faire attaquer par les ratons-laveurs qui rôdent dans certaines des rues du village à cette heure tardive. Dans la cuisine un peu sombre murée de moustiquaires, sombre mais accueillante, animée d’une chaleureuse frugalité, nous commençons à parler littérature, rejoint par Martin, un étudiant Argentin en Master à Mexico.

“- Nico t’as reçu un message. C’est du français? Je peux écouter la langue de Balzac?” Me demande Denys … Il ne comprend pas mais il sourit, il aime le français … “Elle a une belle voix ...
_ Oui ... Et elle est belle et d’une intelligence assez redoutable, mais c’est vraiment sa voix qui couronne son charme… teintée d’un nazillement en dentelle enveloppant le velour suave et chaud d’une voix aux inflexions fermes et pleine de malice ...
_ Oui, vraiment sa voix ...”

Denys est en admiration devant Balzac, Martin devant Arlt et moi devant Zweig. Et tous trois devant Dostoïevski. Alors nous parlons, comparons, nous donnant l’envie de découvrir plus en profondeur les obsessions littéraires des autres, et ce pendant des heures. A parler d’un Dostoievsky lut en Russe pour l’un, en espagnol pour l’autre et en français pour moi dans ses traductions les plus récentes. A leur raconter Bouvier, Lotti, Kerouac. A leur raconter comment c’est ce même Stefan Zweig, qui à travers son ouvrage “Trois Maîtres”, m’a poussé par une écriture transcendée de passions et de drames à aller découvrir cette montagne de la littérature Russe. Son hommage à Pouchkine qui souleva les foules et qui, le temps d’un deuil, unifia une Russie des classes qui devait à nouveau se déchirer. Puis la fatigue vînt nous cueillir à près de 3h du matin. Il faut que je me mette à dormir plus longuement. Dans quelques jours, je commence à marcher.


"Holbox ... Ceiba est pour ce soir la photographe de la petite famille sur le point de s'agrandir"


"Sadao m'emmene en mer en compagnie de deux autres amis et de son equipe. Objectif de la journee, le nettoyage des bouees d'ancrage installees au large de la cote afin que les bateaux de touristes ne detruisent pas le fond marin en jetant l'ancre pour aller voir quelques minutes, munis de masques et tubas la biodiversite marine"


"Dernier coucher de soleil avant le debut de la marche."



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